Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (34ème volet)

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Stéphane Forgeron, reprenons l’analyse de la gestion de cette crise sanitaire vis-à-vis des populations vulnérables à l’étranger, notamment dans les pays scandinaves et asiatiques, et le lien avec l’inclusion par le développement de territoires résilients.

Contrairement à des affirmations assénées dans les médias français, la Suède n’a pas prôné l’immunité collective de sa population. Ce pays s’est centré sur les mesures qui fonctionnent pour contrôler l’épidémie pour éviter tout confinement, à savoir la responsabilisation individuelle, le sens du civisme, un discours reposant sur la science (communication utilisant essentiellement la distanciation physique et non la distanciation sociale), l’incitation au télétravail et l’encouragement des personnes âgées à rester chez elles pour se protéger. Aucune mesure coercitive n’a été prise (absence d’état d’urgence sanitaire, de confinement, de couvre-feu, d’interdiction de se déplacer d’une région à une autre) pour maîtriser la pandémie de Covid-19.

Le gouvernement suédois a avant tout fait des préconisations en direction de sa population s’appuyant sur les recommandations générales de son Agence de Santé Publique. Les établissements recevant du public sont restés ouverts (ex. écoles, bibliothèques, salles de sport, commerces de proximité) à l’exception des lieux de rassemblements de populations (ex. salles de théâtres). Les bars et les restaurants ont dû s’organiser pour prévoir un espace suffisant et une place assise pour chaque client. Le principe de la responsabilisation individuelle et collective est très ancré dans la mentalité suédoise : à titre d’illustration, tout Suédois avec la grippe ou un rhume préfère annuler un dîner entre amis ou se mettre en télétravail chaque fois que l’activité exercée le permet. À Stockholm un réseau de transports publics de qualité, accessible aux personnes handicapées, permet aux citadins de ne pas être entassés les uns sur les autres aux heures de pointe pour se rendre sur leur lieu de travail.

Dès le mois de février 2020, les pouvoirs publics ont pris des décisions concrètes, reposant sur des chercheurs en épidémiologie, ainsi que sur des responsables de la sécurité civile et des services sociaux. La concertation avec l’ensemble des partis politiques et des représentants de la société civile (ex. coopératives de personnes lourdement handicapées développant la vie autonome) est la règle avant toute décision importante susceptible d’impacter des catégories de la population.

Les personnes considérées à risque (ex. âgées de plus de 70 ans, avec des problèmes respiratoires) ont été incitées à limiter leurs contacts sociaux et à sortir le plus possible dans des espaces aérés en respectant la distanciation physique. Des services d’aide pour faire les courses ont été organisés sur tout le territoire suédois par des réseaux de bénévoles.

Idem au Danemark, pays confiné comme la France le 17 mars 2020, où les élus ont incité la population à ce qu’elle prenne l’air, se promène dans les parcs, fasse du sport afin de stimuler le système immunitaire tout en demandant de respecter à la lettre les gestes-barrières dans les espaces clos (90-95% des cas de contamination). La Première ministre danoise a même organisé une conférence de presse destinée uniquement aux enfants pour les rassurer et répondre à leurs nombreuses questions, cette population étant potentiellement une victime collatérale (problèmes psychologiques, cas d’enfants avec des idées suicidaires) de cette crise sanitaire. Dans les pays scandinaves les décisions des gouvernements sont comprises et bien acceptées (ex. Norvège, Islande) par :

  • une confiance réciproque[1], la communication faisant partie intégrante de l’espace décisionnel (la perception devient le réel) ;
  • des comportements basés sur l’empathie et l’honnêteté des élus ;
  • la prise en compte des besoins des populations vulnérables, afin que les efforts qui leur sont demandés soient supportables.

Bien que le manque de lits de réanimation[2] ait été mis en avant pour expliquer les confinements décidés en France et dans d’autres pays européens (Ex. Italie, Espagne), des gouvernements ont parfaitement géré une telle crise (ex. Nouvelle Zélande, Vietnam, Thaïlande, Taïwan, Islande, Norvège, Corée du Sud, Danemark) sans que leur système hospitalier soit saturé. D’ailleurs, aucune étude n’existe pour déterminer le nombre de lits de réanimation nécessaires en cas de pandémie. En France, l’explication est plutôt à rechercher dans le manque de souplesse et d’adaptabilité aux situations de crise des administrations centrales, et moins un problème de moyens financiers. La France et l’Allemagne consacrent le même niveau de dépenses publiques pour leur système de santé (11% du PIB), mais avec une différence notoire dans le cas français : une sur-administration de l’hôpital public. 

Il n’en demeure pas moins que les approches restent très différentes d’un pays à un autre, avec parfois des résultats appréciables sur le plan :

  1. sanitaire, permettant aux professionnels de santé de ne pas déprogrammer les opérations planifiées de longue date et parfois urgentes (ex. cancers) ;
  2. social, par un soutien et un accompagnement renforcé des populations vulnérables vivant à domicile ou en établissement collectif.

Pour des chercheurs, le premier confinement général très dur à la française (du 17 mars au 11 mai 2020) est assimilable à une technique de pays pauvre ou du Moyen-âge, dans le but de maîtriser la circulation du virus, pour protéger les personnes âgées – mais aucunement les personnes handicapées qui sont devenues invisibles pendant cette pandémie – tout en leur imposant  » des situations proprement inhumaines[3] « . Cependant, les pays enregistrant les taux de mortalité corrigée les plus élevés sont presque toujours ceux qui ont mis en place les mesures les plus sévères[4] (ex. France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, Belgique).

Le confinement[5] des seniors provoque des pathologies liées à l’isolement loin d’être anodines (ex. dépressions, personnes qui se laissent mourir, non prise en charge médicale pour d’autres pathologies). Dans des établissements médico-sociaux pour personnes handicapées et âgées l’isolement total (confiner toute la journée une personne vulnérable dans une chambre parfois pas plus grande qu’une cellule) est destructeur, car cela conduit au désespoir, la vie n’ayant plus de sens. L’isolement constitue l’un des facteurs de risque les plus important d’un état dépressif (ou syndrome de glissement vers la mort). Aussi, la mise en place de services personnalisés, sans stigmatisation d’une catégorie de la population donnée, au plus près du terrain, est indispensable.

Les pays ayant les meilleurs résultats en matière de faible mortalité épidémique ont au moins trois caractéristiques communes :

  1. leurs gouvernements n’ont pas fait de confinement brutal (ex. (Allemagne, Autriche, Norvège, Singapour), voire n’ont pas eu besoin d’envisager un confinement (ex. Japon, Corée du Sud, Taïwan) ;
  2. l’investissement dans l’hôpital par un effort national en matière de santé collective aussi bien quantitatif que qualitatif (ex. qualité des soins intensifs) a évité à des populations et à des économies des mesures trop drastiques ;
  3. des sociétés à très haut niveau d’éducation et de prévention en matière de santé publique par des démarches proactives, où le bien-être et la santé dépendent essentiellement des comportements et des efforts individuels de la population (alimentation, hygiène, activité physique), ont permis à ces pays d’être préparés naturellement à une crise sanitaire sans besoin de recourir à un discours politique infantilisant[6].

La gestion de la crise du Covid-19 par Taïwan, non membre de l’Organisation Mondiale de la Santé, est jugée exemplaire[7] par des spécialistes en épidémies. Sa politique repose sur quatre piliers :

  1. tester massivement,
  2. isoler (dans des hôtels ou au domicile avec une surveillance rapprochée),
  3. tracer (par des outils technologiques très performants),
  4. traiter (pour l’essentiel à domicile).

Les écoles et les entreprises sont restées ouvertes pendant l’épidémie, ainsi que les lieux de rassemblements festifs (ex. discothèques).

D’autres pays ont commencé par tester avec discernement les populations avant de mettre en place un  » confinement  » sélectif (ex. Allemagne, Suède, Danemark, Hollande). Les Japonais savent bien tracer les personnes infectées, ne cherchant pas à tracer les contacts des cas positifs, mais les contacts de la personne qui a infecté un autre citoyen, car la probabilité qu’elle soit un super-contaminateur est beaucoup plus élevée que la personne infectée. C’est par cette approche que les autorités sanitaires de ce pays ont réussi à casser les foyers de propagation de ce virus et à contrôler la première vague pandémique, alors que les échanges commerciaux sont très importants avec la Chine. Les Japonais ont pris conscience très tôt que le virus circule plus vite dans un territoire très dense, plus âgé (28,4% de la population japonaise est âgée de 65 ans et plus) et à la population plus concentrée.

Au regard des pays européens, les mesures prises par le Japon pourraient paraître laxistes, par une stratégie reposant sur la limitation des contacts plutôt que la méthode de tests à grande échelle. Depuis février 2020, les autorités nippones maintiennent le même cap, car changer de stratégie serait un aveu d’échec. 

En revanche, réagir au pied du mur par des mesures verticales jugées absurdes par la population, prises à l’échelle nationale dans la précipitation – lorsque les services de réanimation sont en risque de saturation – ne fait qu’aggraver la situation de millions de personnes vulnérables vivant seules, pour lesquelles aucune réponse concrète n’est apportée en temps et en heure dans leur quotidien (règles qui changent constamment dans une grande cacophonie) en cas de confinement. Il est demandé aux Français d’obéir à des décisions contradictoires sans la moindre justification sur un plan scientifique : le port du masque est interdit en avril 2020 dans des zones urbaines (non démonstration de son efficacité), donc il devient obligatoire en août 2020 en extérieur dans des zones à faible concentration de population. Une telle situation crée dans la population de l’exaspération, de l’incompréhension, voire un rejet des décisions, et au final la mauvaise application desdites règles (ex. port du masque sous le nez ou sous le menton) faute de pédagogie.

Les démocraties qui s’en sortent le mieux dans la gestion de cette pandémie sont des régimes parlementaires ayant adopté des politiques publiques inclusives, avec une organisation décentralisée – et non déconcentrée – de la prise de décisions et des prestations proposées aux publics les plus vulnérables. La verticalité des décisions est même impensable dans nombre de pays, lesquels confient la plupart des responsabilités à l’échelon local, avec des rôles et responsabilités clairement définis. En France, les réserves de masques sont gérées au niveau national ; dans d’autres pays (ex. Espagne, Allemagne, États-Unis), l’échelon régional / local est en charge d’acheter, de gérer et de maintenir les stocks de masques. 

Le pilotage et la coordination à l’échelon local des différents services (ou agences) susceptibles d’intervenir pour gérer au mieux une crise sont essentiels (au plus proche du terrain), d’où la nécessité de définir en amont une gouvernance claire et partagée entre les missions :

  1. de l’État, responsable de la stratégie, de la planification, de la prospective, de la recherche et de l’évaluation des politiques publiques inclusives adoptées ;
  2. et du local, en charge de la déclinaison opérationnelle et de l’exécution desdites politiques, reposant sur une approche fine de la connaissance de chaque territoire.

Cette répartition des responsabilités et des missions est présente dans la plupart des pays développés. La verticalité de la prise de décisions efface toute diversité humaine, comme si la population d’un pays était homogène et que toute décision pouvait s’appliquer de la même façon et avec la même efficacité, quel que soit le territoire et les caractéristiques de la population (ex. enfants, seniors, travailleurs indépendants, salariés handicapés).

À l’inverse, les démarches inclusives (ex. Japon, Suède, Norvège) permettent de responsabiliser l’ensemble des acteurs de la société civile, sans s’exonérer sur des structures spéciales / spécialisées pour  » handicapés  » (ex. France), lesquelles devraient tout gérer au regard du nombre de places dont elles disposent (attribuées par l’État) tout en oubliant que 93% des personnes handicapées vivent à domicile (en dehors d’établissements médico-sociaux et sanitaires) sans le moindre dispositif de soutien ni d’accompagnement dans les actes de la vie quotidienne.


[1] JUVIN, P. (2021). Je ne tromperai jamais leur confiance, Ed. Gallimard.

[2] Nombre de lits de réanimation pour 1.000 habitants :

– France : 6,5,

– Allemagne : 8,3,

– Suède : 2,6,

– Italie : 3,4,

– Royaume-Uni : 2,8,

– moyenne au sein de l’Union Européenne : 5 (données OCDE 2018),

– Japon : 13,4,

– Corée du Sud : 11,5,

– Norvège : 3,9,

– Suisse : 4,7,

– États-Unis : 2,9.

[3] DE HENNEZEL, M. (2020). L’adieu interdit. Pour ne plus jamais vivre ça !, Ed. Plon.

[4] ROSENTAL, P.-A. (6 mai 2020). Coronavirus : Regards sur une crise. Un balcon en forêt 2020: Essai comparatif sur l’épidémie de COVID, CHSP-Sciences Po et ESOPP.

https://tnova.fr/system/contents/files/000/002/011/original/Terra-Nova_Cycle-Covid19_Un-balcon-en-for_t_060520.pdf?1588861573.pdf (dernière consultation le 22 janvier 2021)

[5] FOURQUET, J. et GARIAZZO, M. (2020). En immersion – Enquête sur une société confinée, Ed. Le Seuil.

[6] LAINE, M. (2021). Infantilisation. Cet Etat nounou qui vous veut du bien, Ed. Presses de la Cité.

[7] https://healthcare-in-europe.com/en/news/taiwan-a-role-model-for-pandemic-management.html (dernière consultation le 22 janvier 2021)

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