Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (35ème volet)

Source : Pixabay.com

Stéphane Forgeron, concrètement, en période de crise sanitaire, quelles sont les conséquences de ne pas anticiper les besoins des personnes handicapées, lesquels sont pourtant connus, et de ne pas communiquer à leur attention ?

En France, les autorités publiques ne se sont nullement préoccupées de sensibiliser la population handicapée sur la transmission et la dangerosité de ce virus au regard de pathologies spécifiques (ex. personne avec une maladie neuromusculaire d’origine génétique). Pour une personne aveugle, la notion de gestes-barrières n’a aucun sens, et aucune communication n’a été adressée à leur attention pour éviter toute contamination. Du reste, dans les médias nationaux aucun journaliste ne fait état de plusieurs milliers de personnes handicapées emportées par ce coronavirus : elles sont devenues les Invisibles de la société française.

Il n’a pas été expliqué à cette population que la contamination se transmet principalement de deux façons : d’une part, dans les lieux clos par l’aérosolisation, à savoir par projections de gouttelettes (ou formation d’un nuage viral) qui restent en suspension dans l’air pendant quelques minutes et respirées par les personnes ne portant pas de masque. Sur la base de nombreuses études réalisées à l’échelle internationale, le principal mode de contamination pour le CDC (Centre de Contrôle et de Prévention des Maladies) d’Atlanta est l’aérosolisation virale. Celle-ci requiert des conditions particulières, lesquelles font que la masse d’air autour des gens en intérieur ne se déplace pas (ex. salle mal ventilée, ascenseur, bar).

Le risque de contamination est ainsi élevé en milieu clos, non aéré, avec les fenêtres fermées (ex. amphithéâtres dans les universités, salles de classe non ventilées), les gens se retrouvant dans un bain viral qu’ils respirent pendant plusieurs minutes de nature à favoriser la contamination (risque élevé avec les super-contaminateurs). Toutefois, sans le port du masque, la distanciation physique a visiblement peu d’effet dans une pièce fermée (absence de circulation de l’air), et pas davantage se laver les mains.

Le masque répond avant tout à un objectif simple, à savoir l’absence de distanciation physique (ex. protection dans les transports en commun). Le port du masque représente un comportement qui peut réduire de 90-95% la contamination (effet barrière).

Or, sans une pédagogie transparente sur ce sujet et adaptée en fonction de la population (ex. handicap intellectuel, visuel, auditif, psycho-social), toutes les mesures prises auront peu d’effet bénéfique. En effet, les pays qui s’en sortent le mieux ne gouvernent pas par décrets d’application, par ordonnances ou à la hussarde, mais par la concertation avec les acteurs de terrain et des explications simples, cohérentes et ciblées dans différents formats en fonction des publics.

Dans les pays (ex. Asie du Sud Est) où la culture du masque est très répandue, la mortalité a été 50 à 100 fois moins élevée que dans les pays européens les plus touchés par le Covid-19 (Italie, Espagne, France, Grande-Bretagne, Belgique). Deux coiffeuses américaines infectées par le virus avec une forte toux en permanence, ont continué de recevoir des clients dans leur salon de coiffure, à savoir un espace clos, non ventilé, avec des contacts très rapprochés (impossibilité de respecter la distanciation physique). Tant les clients que les coiffeuses portaient systématiquement un masque avant que ces dernières n’aient des symptômes liés au Covid-19 et durant la période de contagion d’une dizaine de jours. Tous les clients ont été testés négatifs. C’est la raison pour laquelle nombre de pays n’ont pas fermé les commerces de proximité dits non essentiels[1], car jugés moins à risque que les grandes surfaces concentrant un grand nombre de consommateurs.

D’autre part, la transmission de ce coronavirus est possible en extérieur, par les postillons, c’est-à-dire par projections de particules virales dans l’air au travers de contacts proches et prolongés (concentration de population sur un très faible périmètre). Néanmoins, en extérieur, une ventilation naturelle se produit, le virus se diluant instantanément dans l’air. Au niveau mondial, il n’existe pas d’exemple de contamination de masse en dehors des lieux clos (ou point de départ de clusters), et d’un point de vue médical il vaut mieux que les gens puissent bénéficier à minima d’une vie sociale à l’extérieur de leur domicile. D’ailleurs, nombre de pays n’imposent pas le port du masque en extérieur, et ils n’ont pas enregistré davantage de cas positifs.

Au 20 janvier 2021, l’épidémie de Covid-19 avait provoqué :

PaysNombre de décès (pour 100.000 habitants)Total décès (rapporté à la population française)
Taïwan0,0320
Vietnam0,041.079
Thaïlande0,168
Singapour0,51345
Nouvelle Zélande0,51340
Malaisie2,041.359
Corée du Sud2,571.716
Australie3,642.425
Japon3,852.568
Norvège10,246.719
Indonésie10,266.766
Danemark33,522.333
Irlande58,0638.328
Allemagne61,3540.875
Suède107,2571.205

Source: JOHNS HOPKINS University & Medicine. La 3ème colonne a été calculée à partir du nombre d’habitants en France, les données brutes ayant peu d’intérêt en termes de comparaisons.

AVERTISSEMENT: Il ne s’agit aucunement d’un classement à l’échelle internationale, la remontée d’informations dans un certain nombre de pays non repris dans le tableau ci-dessus devant inciter à la plus grande vigilance. La finalité de ce tableau est de montrer que des pays ont contrôlé la propagation de ce virus.

A cette date, Singapour comptait 29 décès liés au Covid-19 contre quatre décès début avril, avant la mise en place d’un confinement pendant deux mois. Une seconde vague de contaminations avait touché ce pays en avril 2020, due notamment à la présence de travailleurs étrangers vivant dans des quartiers résidentiels insalubres. Cette maladie frappe d’abord les gens vivant dans une grande promiscuité, d’où la nécessité de mettre en place des mesures ciblées. Dans le cas contraire, les gouvernements courent après ce virus par manque d’anticipation sur les causes de sa transmission.

Le 20 janvier 2021, la France comptabilisait 72.139 décès, soit 107,69 décès pour 100.000 habitants, légèrement plus que la Suède – pays qui n’a fait aucun confinement – et la Suisse, autre pays développé éprouvant bien des difficultés à contrôler cette pandémie. Rapportée à la population des États-Unis, la France fait guère mieux que ce pays, qui enregistre 125,35 décès pour 100.000 habitants.

Quant à l’Allemagne, la situation s’est aggravée en décembre 2020. En septembre de la même année des fêtes privées ont été organisées en extérieur dans l’esprit des raves parties sans constater de recrudescence de cas positifs dans ces rassemblements de masse. Dans la seule fête organisée dans un lieu clos, les autorités sanitaires ont enregistré 45 cas de contamination en une seule nuit.

En revanche, deux mois plus tard un relâchement de la population a été observé (non respect de la distanciation physique), notamment dans les rassemblements tant en intérieur qu’en extérieur pour boire le traditionnel vin chaud entre amis et voisins en cette période de l’année. Alors que la France achevait son deuxième confinement, les mesures sanitaires étaient assez légères outre-Rhin. Seuls les restaurants, les bars, les musées et les théâtres ont été fermés, le gouvernement fédéral s’engageant à prendre en charge jusqu’à 75% du chiffre d’affaires des commerces fermés administrativement. Des adaptations ont été faites en fonction des régions. 80% des Allemands ont soutenu les mesures prises, car un consensus a été recherché au niveau fédéral avec chaque Lânder.

Les libertés n’ont pas été réduites autant qu’en France, d’où l’appel de la chancelière allemande au sens de la discipline et à des mesures plus contraignantes localement puis nationalement pour restreindre le plus possible les contacts sociaux (aucune attestation n’est demandée pour se déplacer). Pour être socialement acceptées, les décisions prises sont cohérentes (ex. les petits commerces sont restés ouverts et ont limité les grandes surfaces à 800m2). La crise sanitaire outre-Rhin pose également la question de la résilience des individus ou capacité à résister à une telle crise dans la durée. Idem en Californie, en particulier le Sud (région de Los Angeles) très touché par le nombre de contaminations.

Aussi, le discours politique n’est pas clair dans plusieurs pays européens sur la transmission de ce coronavirus. En effet, les gens portent avant tout le masque en extérieur pour éviter d’être verbalisés et non pour des raisons sanitaires. En outre, le critère de l’âge n’est pas suffisant en soi pour expliquer le nombre de décès très élevé des personnes de plus de 75 ans. Dans un environnement ouvert, où par définition l’air est renouvelé en permanence, à l’exception d’endroits très denses, la transmission du virus par l’aérosolisation n’existe pas. Or, dans nombre de situations, des gouvernements ont interdit que les gens sortent pendant des périodes parfois longues (8 semaines en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne). Quelques jours après le début du confinement, l’Espagne a par exemple autorisé les personnes autistes à sortir plusieurs heures par jour accompagnées par une autre personne.

Nombre de pays en Europe ont communiqué sur la dangerosité de ce virus, mais se sont trompés de communication. Ils se sont peu concentrés sur les mesures qui fonctionnent pour contrôler cette épidémie. Par exemple, en France, les bonnes consignes n’ont pas été données aux jeunes : au lieu de les stigmatiser pendant des semaines sur leurs comportements jugés égoïstes par une partie de la classe politique, d’autres pays ont analysé avec recul et sur une base scientifique ce phénomène ; ils en sont arrivés à la conclusion que les jeunes peuvent faire la fête uniquement en extérieur (ex. sur la plage et non dans un appartement). Il convient de séparer la morale des faits scientifiques : par exemple, éviter de faire des fêtes de famille / mariage avec un mélange des générations et oubli de toute distanciation physique, même si une telle situation est difficile à accepter socialement.

Respecter le port du masque en extérieur pour protéger nos aînés a peu de sens en raison d’une efficacité très limitée d’une telle mesure, voire est intenable car porter le masque en intérieur et en extérieur toute la journée est au-delà de ce que l’être humain est en mesure de supporter. Des gouvernements ont expliqué à leurs citoyens que lorsque la distanciation physique n’est plus possible en extérieur (ex. rue commerçante très fréquentée, manifestation, stade de football), le port du masque devient automatique, c’est-à-dire obligatoire.

D’ailleurs, le port du masque en extérieur n’est pas une préconisation scientifique. Ce point n’a pas été expliqué à la population française, ce qui aurait certainement permis de mieux faire accepter le port du masque en intérieur dans un cadre familial ou entre amis. Dans des villes d’Ile-de-France le port du masque n’est pas obligatoire en extérieur contrairement à Paris, et il n’a pas été enregistré de foyers épidémiques ou une circulation plus intense du virus.

Enfin, sur les surfaces, le contact avec des particules virales est globalement jugé peu contaminant par la communauté scientifique. Les études à ce sujet restent peu nombreuses, et la transmission manu-portée ou par contacts avec une surface (ex. bouton d’ascenseur) est très discutée. Le transfert des règles d’hygiène hospitalière à la vie en société est critiqué par des épidémiologistes, aucune certitude n’ayant été apportée que le lavage régulier des mains protège de ce virus. Cependant, l’exemple vient d’en haut dès lors qu’une mesure est prise : au cours du remaniement ministériel début juillet 2020, des millions de Français ont pu observer des poignées de mains et des embrassades entre les sortants et les entrants au gouvernement. 

San Francisco recommande deux mètres de distanciation physique en extérieur entre chaque personne sans masque, au travers d’un discours simple, identique et cohérent en termes de communication depuis début février 2020. Sur le plan sanitaire les pays ayant contrôlé la circulation du virus ont deux points communs :

  1. ils sont très organisés sur le plan de la santé publique pour protéger les populations vulnérables (enfants, femmes enceintes, seniors, personnes avec une maladie chronique, personnes handicapées) ;
  2. ils sont centrés sur la prévention des risques (ex. Japon, Taïwan, Hong Kong, Corée du Sud, Nouvelle Zélande, Singapour, Suède, Norvège) au travers de plans de résilience pandémique régulièrement testés et mis à jour.

La Corée du Sud a même organisé des élections parlementaires le 15 avril 2020, avec un taux de participation historiquement élevé. Nombre de pays asiatiques ont appris à vivre avec ce virus sans confinement, dans l’attente d’un vaccin. Toutefois, ces pays ont appelé leurs populations à maintenir une vigilance constante pour éviter une nouvelle vague de contaminations, seule manière de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables.

L’anticipation est l’élément-clé des politiques résilientes des pays / territoires ayant géré sereinement cette crise sanitaire. Pour autant, la prise en compte uniquement du volet sanitaire n’est pas suffisante pour apprendre à vivre avec une pandémie d’une telle ampleur et faire en sorte que les impacts tant sur la vie professionnelle que personnelle soient supportables par le plus grand nombre.


[1] L’Allemagne a défendu l’ouverture des petits commerces de proximité, car dans les grandes surfaces les brassages de populations sont beaucoup plus importants et les distanciations moins bien respectées.

Share This