Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (8e volet)


Stéphane FORGERON travaille dans le secteur bancaire en tant qu’auditeur interne. Il s’est spécialisé dans cette démarche innovante de la conception universelle au service de la stratégie marketing des organisations. Diplômé d’HEC Paris, il s’efforce de promouvoir, avec un ami économiste, cette approche marketing pour concevoir la banque du futur.


Cette démarche de conception de produits et de services, très répandue au Japon, en Amérique du Nord et dans quelques pays européens (ex. Allemagne, Norvège, Suisse) représente pour les entreprises qui l’appliquent un avantage concurrentiel. Néanmoins, pour Stéphane bien d’autres avantages sont à mettre en avant, qu’il vous exposera au fil des échanges que nous aurons avec ce dernier.

On parle de plus en plus de villes inclusives. La conception universelle contribue-t-elle à cette finalité ?

Cette démarche en amont de toute stratégie de conception d’une zone urbaine, voire de la ville du futur, est l’approche par excellence qui répond le mieux à ce besoin incontournable. On parle même désormais de smart cities ou villes intelligentes pour appliquer des critères d’habitabilité, à savoir : les dépenses énergétiques, la réduction de la pollution, le développement social, la réduction des inégalités et l’accessibilité pour tous les habitants (cadre bâti, déplacements, information, communication, nouvelles technologies). Par la conception universelle (ex. Tokyo, Singapour, Oslo), l’objectif est de construire des villes inclusives et durables.

Parc Garden By The Bay à Singapour

Cependant, les élus ne sont pas très au clair avec ces concepts de ville inclusive ou ville intelligente. En effet, nos élus veulent désormais des villes vertes pour que les Français puissent bénéficier d’un cadre de vie agréable. Toutefois, ils pensent peu en termes d’accessibilité pour tous (ex. personnes âgées, femmes enceintes, avec des talons-aiguille, livreurs, touristes avec des bagages, enfants) comme une priorité absolue, afin que tous les citadins soient en mesure de profiter d’un cadre de vie satisfaisant.

Ainsi, on parviendra peut-être à ce résultat de villes vertes (ex. Paris), sans qu’une partie de la population en bénéficie, Paris étant une des capitales les plus inaccessibles au monde.

A travers vos propos, plus on parle d’inclusion et plus on exclut une partie croissante de la population, et pas que les personnes handicapées ?

Bien que généreuses sur le papier, l’impact des politiques publiques a l’effet inverse à celui recherché. Les élus fonctionnent par priorité : l’écologie est en passe d’exclure une partie des citadins.

Singapour est un magnifique exemple d’engagement très fort des pouvoirs publics, ayant su concilier conception universelle et ville verte. Des efforts gigantesques ont été entrepris depuis trente ans : vivre en bonne santé est une priorité pour ce pays, dont la population vieillit. Ce résultat passe par un environnement agréable et accessible pour tous au sens large du terme.

Qu’est-ce qu’une ville intelligente ?

Les smart cities sont définies comme les villes où « les investissements dans le capital humain et social et dans les infrastructures traditionnelles (transport) et modernes (TIC) de communication, deviennent le moteur d’une croissance économique durable et d’une qualité de vie élevée, avec une gestion rationnelle des ressources naturelles, grâce à une gouvernance participative[i] ».

Aussi, l’engagement de tous les citoyens est un élément-clé. Cela implique que tous les membres de la population soient encouragés à participer dans la définition de la vie urbaine et du développement. En effet, les villes sont encore trop souvent pensées et conçues par des hommes bien-portants, pour des hommes bien-portants, et sans se préoccuper de l’expérience des habitants et des visiteurs ponctuels.

Pour l’économiste français Bachir KERROUMI,  » l’inclusion dans la société pour les personnes handicapées est d’abord la place qui leur est faite dans la vie de la cité, dans les politiques publiques, dans les décisions de politique locale qui les concernent : leur « participation pleine et entière à la vie de la Cité », leur place dans les Conseils Municipaux, le respect de leurs droits fondamentaux, de leurs droits civiques et de leurs droits sociaux[ii] « .

Selon vous, quel est le principal obstacle pour développer des villes inclusives en France ?

Le défi du développement durable passe par la promotion de la participation citoyenne et le développement de solutions innovantes et intelligentes. La conception universelle est totalement basée sur l’innovation à partir de l’expérience utilisateur, lequel est mis au centre du processus d’observation et de décision. Et les chercheurs (ex. universités américaines, japonaises) adoptent la même démarche en partant du terrain et non d’approches conceptuelles.

Pour concevoir des villes inclusives, il convient en premier lieu de résoudre le problème de l’accessibilité au sens large dans les villes françaises. Deux lois sur l’accessibilité (1975 et 1991) ont été globalement inappliquées ; quant à la troisième loi (2005), les élus locaux ont affirmé qu’il était difficile de l’appliquer. Aussi, ils ne l’ont pas appliqué.

En 2016, sur les ondes de RMC, dans l’émission Les grandes gueules, le maire de Nice, Christian ESTROSI, avait déclaré que sa ville était la quatrième smart city au monde devant Singapour. Naturellement, il n’en est rien, même si ce classement existe[iii]. Côté accessibilité, Nice a une grande marge de progression !

Or, la plupart des villes dites intelligentes ont manqué d’intelligence : les communes ont mélangé les besoins de gestion de la ville avec les possibilités offertes par le numérique, sans prendre en compte les besoins et les intérêts des citadins. En d’autres termes, les citoyens ont été exclus du processus de conception des services des smart cities, et au final beaucoup de citoyens sont confrontés à des situations d’handicap sans être administrativement reconnus handicapés.

À titre d’exemple, des villes où seuls les citoyens possédant un modèle haut de gamme de smart phone peuvent trouver des services, pose un vrai problème. Les services numériques à la disposition de la population excluent nombre d’entre eux, soit pour des raisons financières, soit pour des problématiques d’accessibilité numériques non intégrées en amont de la conception d’une application web et/ou sur téléphone portable.

Les maires qui se disent à la tête de villes intelligentes n’ont pas pris en compte ni les personnes handicapées, ni les personnes âgées, ni les enfants, soit plus de 50% de la population.

N’est-ce pas trop ambitieux de concevoir des villes universal design ?

Il va de soi qu’il est plus facile de faire de la conception universelle sur des villes récentes en perpétuelle transformation (ex. Dubaï) que sur des villes qui ont une longue histoire. Pour autant, avec une vraie stratégie ou lors d’événements importants (ex. jeux olympiques et paralympiques), il est tout à fait possible de rendre universal design des secteurs d’une ville (ex. Sydney en 2000, Vancouver en 2010, Tokyo pour 2020[iv]).

Les Emirats Arabes Unis estiment que les mosquées devraient être accessibles à tous les musulmans. Aussi, à Dubaï, les autorités s’intéressent de près à la conception universelle : l’appel de la prière et le sermon du vendredi par haut-parleurs pour les personnes sourdes, l’accès à différentes zones de la mosquée pour les personnes avec des problèmes physiques (l’entrée, les ablutions, les toilettes, le lieu pour enlever ses chaussures). 

Il existe une réelle volonté au sein des autorités politiques et religieuses aux Emirats Arabes Unis, et notamment à Dubaï, de promouvoir l’inclusion des personnes handicapées dans toutes les sphères de la société, notamment l’éducation, l’emploi et les services publics. L’initiative de son altesse Sheik Hamdan Bin Mohammed Bin Rashid Almaktoom est de faire de Dubaï un lieu accessible pour tous.

Le ministère du Développement incite à : (1) impliquer les personnes handicapées afin d’évaluer l’accessibilité des lieux recevant du public, dont les mosquées et autres lieux de prière dans des édifices publics ; (2) permettre aux personnes handicapées de définir la meilleure accessibilité dont elles ont besoin ; (3) augmenter la sensibilisation des habitants de cet émirat sur les besoins de cette population ; (4) publier des guides de bonnes pratiques et des check-lists en matière de conception pour aider les architectes à adopter les principes de la conception universelle dans les lieux publics.

Dubaï dispose d’énormes atouts pour faire de cette cité une ville universal design. Et à l’échelle mondiale de fortes pressions existent pour créer des villes où tous les citadins pourront vivre en mettant au centre des politiques publiques les habitants, et en particulier donner la possibilité aux personnes âgées de vivre à domicile avec tous les services accessibles au regard de leur grand âge.

Chez la plupart de nos voisins européenne et des pays avancés dans le monde, le concept de vie en milieu ordinaire, le plus souvent réduit chez nous à la dimension du « vivre à domicile », s’exprime sous le double concept de : (1) independent living (vie autonome), et (2) community living (vie au sein de la communauté locale), c’est-à-dire l’insertion dans des réseaux multiples de relations sociale, économique et culturelle.

Aussi, les experts en conception universelle insistent sur le lien étroit qui existe entre développement durable, vie en bonne santé et cette démarche (ex. Séoul, Singapour, Calgary, Oslo, Tokyo).

D’autres municipalités en sont à un stade intermédiaire, à savoir que les villes sont globalement accessibles. Une ville est dite accessible lorsque les citadins peuvent être autonomes dans leurs déplacements[v] et participer à la vie de la cité (ex. Vancouver, Chicago, Phenix, Berlin, Paderborn).

Quant aux smart cities reposant en partie sur la conception universelle, celles-ci doivent faire travailler ensemble les réseaux physiques durables et les réseaux numériques offrant les mêmes services à tous les citadins (y compris aux touristes étrangers), ces derniers contribuant à orienter les solutions par leur expérience utilisateur.

Sources

[i] A. CARAGLIU, C. DEL BO et P. NIJKAMP (2011). Smart Cities in Europe, Journal of Urban Technology, Vol 18, No 2.

[ii] Bachir KERROUMI est docteur en sciences de gestion, chercheur-associé au CNAM. Il conduit une étude avec des chercheurs étrangers sur le degré d’inclusivité pour les personnes handicapées pris en compte dans le développement des villes intelligentes telles qu’elles sont en train d’être conçues ou développées. Cette étude vise à déceler les points faibles de l’inclusion dans le développement des villes intelligentes, dans la perspective de pouvoir formuler des recommandations.

[iii] Classement Jupiter Research 2015.

[iv] The Tokyo Organising Committee of the Olympic and Paralympic Games. Tokyo 2020, Accessibility Guidelines, 24 mars 2017.

[v] À ce propos, consulter l’excellent ouvrage du CERTU, Vers une ville accessible à tous : quelles clés pour y parvenir ?, Col. Essentiel, 2012.

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