Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (6e volet)

Stéphane FORGERON travaille dans le secteur bancaire en tant qu’auditeur interne. Il s’est spécialisé dans cette démarche innovante de la conception universelle au service de la stratégie marketing des organisations. Diplômé d’HEC Paris, il s’efforce de promouvoir, avec un ami économiste, cette approche marketing pour concevoir la banque du futur.

Cette démarche de conception de produits et de services, très répandue au Japon, en Amérique du Nord et dans quelques pays européens (ex. Allemagne, Norvège, Suisse) représente pour les entreprises qui l’appliquent un avantage concurrentiel. Néanmoins, pour Stéphane bien d’autres avantages sont à mettre en avant, qu’il vous exposera au fil des échanges que nous aurons avec ce dernier.

Des associations et des élus parlent d’accessibilité universelle. S’agit-il d’un synonyme de la conception universelle ?

Une confusion est souvent faite en France entre ces deux notions, alors qu’elles ne sont pas semblables. L’accessibilité universelle se caractérise par des normes codifiées, des décrets d’application, des exemptions, des mises en conformité, tandis que la conception universelle repose avant tout sur l’innovation. Il n’est pas certain que les normes soient encore viables dans 10 ans. Du reste, se contenter d’y répondre détruit toute créativité.

Ce constat est valable en architecture comme en design. Nous pouvons tous à un moment ou à un autre nous retrouver avec un pied dans le plâtre ou être gênés par le poids des valises (ex. trottoirs, transports, escaliers). Or, les réflexions se limitent souvent au handicap moteur, d’où la notion d’accessibilité. Les solutions sont créées par des techniciens, ce qui cadenasse bien souvent toute innovation.

Les rampes d’accès ont été créées uniquement pour les personnes se déplaçant en fauteuil. En effet, l’accessibilité est réduite à une ouverture sur l’environnement pour un type d’handicap. Or, cette conception peut être esthétique, afin de relier la construction à son environnement et permettre à tous de profiter du patrimoine ancien ou nouveau. En conséquence, l’accessibilité devrait prendre en compte la mobilité de tous les usagers, notamment dès lors qu’on veut concevoir des smart cities.

Une conception élaborée pour répondre aux besoins d’une seule catégorie de personnes ne relève pas de la conception universelle, et représente pour les entreprises et la collectivité un surcoût non négligeable. Les consommateurs sont différents et changent au fil du temps. Pour autant, les directions marketing et les élus se soucient peu des caractéristiques physiques et culturelles du client final ou de l’usager. L’absence d’aptitudes devient un handicap quand la conception même d’un environnement, produit ou service n’en tient pas compte.

Cependant, la conception universelle, prévue réellement pour tous, ne se résume pas à la problématique de l’accessibilité. La clé pour résoudre les problèmes architecturaux réside en la révision de nos propres désirs, de la beauté, de l’esthétique. C’est pourquoi il faut associer l’usager dès la conception d’un produit ou service.

Valerie FLETCHER s’appuie sur les exigences de la législation des USA, et notamment l’Americans with Disabilities Act (ADA) de 1990, pour mettre en oeuvre la conception universelle dans n’importe quel pays :  » les critères légaux sont précieux pour définir les normes. La conception universelle consiste à revoir tous les environnements, au contraire de l’accessibilité. C’est un concept évolutif, des pratiques à venir plutôt que des normes fixées dans le marbre, pour créer un environnement durable […] La conception universelle est un cadre de réflexion qui met l’accent sur l’utilisateur : les Français sont là pour rappeler l’importance de l’esthétique !  »

Avez-vous connaissance d’une bonne pratique à l’échelle d’un pays ? 

Merci d’évoquer ce point. En Norvège, la conception universelle est utilisée comme stratégie nationale de développement des municipalités. Cette démarche s’applique aux bâtiments et aux espaces publics, lesquels concentrent une population variée importante en matière de mobilité, avec un impact sur le travail, l’urbanisme, la qualité de vie, le confort d’usage, le développement durable, …

Les Norvégiens se sont approprié la conception universelle, avec la mise en place d’une législation en 2013, à travers une vision inclusive de la société, accompagnée de plans d’actions d’ici 2025, pilotés à l’origine par le ministère de l’Environnement. Ces plans ont pour finalité de bénéficier à tous les citoyens norvégiens sans exception en termes de qualité de vie. Le processus, en cours de déploiement à l’échelle du pays, intègre les usagers et l’environnement dans toute leur diversité, une sorte d’idéal d’inclusion douce résultant d’un dialogue permanent entre évaluation et amélioration continue.

Pouvez-vous décrire de quelle manière ce pays du Nord de l’Europe applique cette démarche ? 

Le Delta Centre, créé en 1996, est le Centre Ressources National de Norvège pour la Participation et l’Accessibilité. Ce centre est rattaché à la Direction de l’Enfance, de la Jeunesse et de la Famille, dont l’objectif premier est de contribuer à ce que les personnes handicapées puissent participer sur un pied d’égalité avec les autres citoyens à une société inclusive. La vision du Centre est la participation effective et l’accessibilité de Tous par la conception universelle. Cette démarche, soutenue par les gouvernements norvégiens successifs depuis 20 ans, permet de favoriser le pouvoir d’agir de tous les citoyens, quelles que soient leurs capacités, de valoriser la diversité humaine, de garantir des solutions viables.

La conception universelle a été introduite en 1997 en Norvège comme un concept d’urbanisme[1]. La circulaire T-5/99 Accessibilité pour Tous publiée en 1999 recommandait que les municipalités appliquent les principes de cette démarche dans leurs activités d’urbanisme. 17 municipalités-pilotes[2] se sont portées volontaires pour déployer la conception universelle en tant que stratégie de développement urbain[3].

Ces municipalités ont été systématiquement accompagnées pour traduire les principes de la conception universelle en actions clairement définies. De nombreuses actions de sensibilisation de tous les corps de métier ont été entreprises pour présenter l’intérêt de cette démarche ; de nouvelles expertises ont vu le jour ; des coopérations avec des associations représentatives de personnes handicapées et d’autres catégories de la population ont été nouées. Les municipalités-pilotes[4] ont reconnu que la conception universelle n’augmente pas le coût des nouvelles constructions si la démarche est appliquée en amont d’un projet.

À travers plusieurs programmes[5] et des plans d’actions, le Gouvernement norvégien a développé une approche sectorielle pour inclure les personnes handicapées au coeur de la société. Le principal objectif a consisté à redéfinir la politique nationale, en donnant des objectifs plus clairs par l’introduction de la conception universelle. En changeant de paradigme – passer de l’accessibilité à la conception universelle –, l’approche ne se limitait nullement à modifier le vocable. La finalité était de lancer des programmes pour inciter des municipalités et les régions à mettre en place cette démarche.

Pour lancer la conception universelle, le premier plan d’actions a été réalisé de 2002 à 2004, sans la moindre réglementation. Celui-ci avait pour cible les décideurs et tous les employés du secteur public, quel que soit leur niveau. Ce programme national avait 3 objectifs : sensibiliser, former et contribuer à faire émerger des solutions pratiques. 10 ministères ont été associés aux programmes, ainsi que des agences publiques. Le ministère de l’Environnement a conduit des campagnes d’informations en direction des autorités de planification régionale et locale. Ce programme a contribué à changer l’état d’esprit des fonctionnaires.

Un deuxième plan d’actions 2005 – 2009 a été adopté par le gouvernement norvégien dans la perspective d’améliorer l’accessibilité des personnes handicapées par le recours à la conception universelle, dans des secteurs-clés de la société[6] : édifices, transports, urbanisme, espaces publics et nouvelles technologies. 15 ministères (sur 18) ont fait partie de ce plan d’actions, avec des mesures à long terme couvrant 90 actions sous leurs responsabilités. Une des mesures les plus emblématiques a été d’insérer la conception universelle dans la loi en préparation sur l’Urbanisme et le Logement[7].

En fonction des priorités fixées, des ministères étaient plus impliqués que d’autres dans ce plan ambitieux ; la conception universelle était pleinement intégrée dans les politiques publiques. Cette ambition est devenue réalité en 2008. En effet, une loi sur la non-discrimination et l’accessibilité a été adoptée, considérant le manque de conception universelle comme une discrimination envers les personnes handicapées. 45% des municipalités ont présenté un plan pour mettre en place cette démarche pour 2014. Enfin, une démarche similaire a été entreprise pour les NTIC[8] incombant au ministère de l’Administration du Gouvernement et de la Réforme[9].

[1] Voir F. ASLAKSEN et al. (1997). Universal Design: Planning and Design for All. The Norwegian State Council on Disability.
[2] Voir l’étude Universal Design and Cultural Heritage – A Tool for Processing, Municipality of Trondheim/Delta Centre, Oslo, 2010.
[3] Voir le Rapport T-1492 Universal Design as a Municipality Strategy – Experience and Examples. Ministry of the Environment (2008).
[4] Voir T-1540 Kl National Development Project for Universal Design in Counties and Municipalities 2009 – 2013 – Expediencies and Examples. Ministry of the Environment, Oslo, 2013.
[5] Voir Evaluation of the Planning for All Program. Norwegian Institute for Urban and Regional Research (NIBR Nota 2005:121).
[6] Voir le rapport Universal Design as a Strategy. Evaluation of the Government Action Plan for increased accessibility for persons with disabilities 2005 – 2008 – Plan for Universal Design in key areas of society, Norwegian Institute for Urban and Regional Research (NIBR Report 2010:11).
[7] Voir le rapport Evaluating of the Governmental Action Plan for Universal Design and Increased Accessibility 2009 – 2013. Oslo Economics, Universell utforming AS, Oslo, 2013.
[8] Difi, page d’accueil du Norwegian Authority for Universal Design of ICT (autorité norvégienne pour la conception universelle des NTIC) : https://uu.difi.no/ (dernière consultation le 12 décembre 2018).
[9] Difi, Difi-Report 2014:03 Digitalisering for all?, Oslo, 2014.