Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (25ème volet)

Monsieur Forgeron, dans le dernier entretien consacré à la résilience urbaine de San Francisco, vous avez évoqué la gestion efficace du Covid-19 par les autorités locales de cette métropole reposant sur trois piliers : l’anticipation, la réactivité et la transparence. Avez-vous des informations complémentaires à nous communiquer sur l’anticipation inscrite dans l’ADN de cette ville ?

Par définition une pandémie est un événement mondial. San Francisco – en tant que centre international du tourisme et des affaires – peut être considérablement impacté par une pandémie. Étant donné que les voyageurs et les résidents sont libres de se déplacer dans toute la ville, San Francisco sera uniformément affecté, mais certaines populations peuvent être plus à risque de contracter une maladie infectieuse et d’être exposées à une morbidité et à une mortalité plus élevées :

  • les personnes ayant des maladies chroniques spécifiques (ex. complication respiratoire, diabète) ;
  • les enfants de moins de cinq ans, les enfants de moins de deux ans étant particulièrement exposés ;
  • les adultes de 65 ans et plus ;
  • les femmes enceintes ;
  • les Indiens d’Amérique ;
  • les autochtones de l’Alaska.

En 2006, la Direction de la Santé Publique de San Francisco a élaboré le premier plan opérationnel d’intervention des urgences en cas de maladie infectieuse pour toute la Baie. Ce plan et ses mises à jour décrivent notamment une organisation à mettre en place en cas d’alerte d’une épidémie, à savoir :

  1. L’activation du Dispositif de Commandement des Incidents pour coordonner les agences locales en charge de la santé publique – y compris les hôpitaux – et les directions de la ville s’occupant de la préparation aux situations d’urgence, afin de faciliter une plus grande collaboration et efficacité entre les acteurs de la santé / des soins et ceux chargés de la gestion des catastrophes. L’expertise de ces deux champs de compétences est jugée essentielle à une réponse coordonnée.
  2. L’identification des rôles et responsabilités du personnel local dans le cadre du Dispositif de Commandement des Incidents (ex. organigrammes prédéfinis, missions de chaque acteur local, …).
  3. La mise à disposition d’une boîte à outils : formulaires informatiques facilement adaptables techniquement en fonction du type d’urgence, fiches d’informations, attestations de travail, agendas électroniques partagés entre les directions, exemples d’alertes de santé, documents de référence pour le personnel de santé, fiches de mise en quarantaine, etc. Celle-ci fournit aux services locaux de santé un cadre pour une prise de décisions rapide et pour des partenariats entre la Direction de la Santé Publique de la Baie avec l’Université de San Francisco[1] afin de personnaliser et d’adapter le plan d’urgence d’une maladie infectieuse de manière transparente et transversale aux besoins spécifiques de réponse sur le terrain.
  4. Des modèles de plan d’intervention des urgences pour établir les rôles, les responsabilités et les systèmes de communication conformes au Dispositif National de Commandement des Incidents, dans des domaines tels que : le pilotage des opérations des urgences, la planification, l’information, la mise en œuvre du contrôle d’une maladie, l’organisation des soins, la surveillance d’une épidémie, la remontée des données, la logistique, etc.
  5. Un plan testé par la mise en place d’exercices annuels.

Le plan mis à jour en 2011[2] est destiné à être activé lorsque les capacités d’accueil normales des hôpitaux risquent d’être saturées. Pour aider d’autres services de santé à se préparer, le plan a été transformé en une boîte à outils[3] facile à utiliser comprenant :

  1. Un guide de l’utilisateur ;
  2. Une évaluation des besoins en personnel ;
  3. Les ressources habituellement disponibles ;
  4. Des modules avec des informations claires sur chaque objectif ;
  5. Des organigrammes à mettre en place pour garantir une gouvernance cohérente entre les différents acteurs et éviter de perdre tu temps en termes de responsabilités ;
  6. Du matériel de formation ;
  7. Des annexes avec des conseils spécifiques conçus pour répondre à des événements particuliers (ex. alertes de santé pré-écrites, protocoles, instructions en équipements).

L’utilisation de modules fournit aux intervenants les informations dont ils ont besoin, sans la nécessité de lire ce plan de 223 pages dans sa totalité pour qu’ils soient opérationnels à tout moment en situation de crise (ex. déclenchement de la Cellule du Confinement[4], de la Cellule des Opérations des Urgences[5], de la Cellule du Traitement des Données[6]). Il existe même une synthèse[7] (document sur une page) décrivant les principales actions pour activer ce plan.

Cette boîte à outils fournit également des exemples de bonnes pratiques sur la façon dont d’autres services de santé locaux ont utilisé le plan pour établir leurs propres programmes d’intervention des urgences en cas de maladie infectieuse. Le Dispositif de Commandement des Incidents peut, par exemple, décider de réorganiser un service local de santé ou de modifier les responsabilités des acteurs en cas d’urgence, dans un souci d’une plus grande efficacité, flexibilité et coordination entre les différentes directions.

Le deuxième pilier est la réactivité. Quelles décisions ont été prises à San Francisco pour répondre à ce risque de pandémie ?

En préambule, il convient de rappeler que le confinement de la Baie de San Francisco a été décidé le 17 mars 2020, à savoir le même jour qu’en France. Cependant, les stratégies ont été radicalement différentes pour gérer cette crise sanitaire : d’un côté, la réactivité par l’activation d’un plan d’actions préalablement défini des semaines avant le confinement pour protéger ses habitants (San Francisco) ; de l’autre, la précipitation et la panique au sommet de l’État pour gérer dans l’urgence la situation kafkaïenne d’afflux de patients dans des hôpitaux français (ex. Grand Est, région parisienne).

Avant même la survenance du premier cas de Covid-19, la municipalité de San Francisco a fait preuve d’une grande réactivité sur le plan politique et sanitaire pour protéger ses résidents. Il a notamment été demandé aux entreprises et aux habitants, très sensibilisés aux risques de catastrophes, de prendre des précautions dès début février 2020 (ex. par le télétravail) pour donner la priorité aux populations vulnérables dans sa réponse. De son implication dans les premiers efforts à l’échelle régionale pour imposer la distanciation sociale à la manière dont les dirigeants de la Ville ont discuté de la meilleure approche pour protéger ses résidents, voici chronologiquement comment San Francisco a traité cette pandémie de coronavirus avec sérénité et s’est préparée à la combattre :

20 janvier 2020 (3 jours avant le début du confinement à Wuhan)

Des tests de températures de voyageurs en provenance de Chine continentale sont pratiqués à l’arrivée à l’aéroport international de San Francisco. Cette ville est géographiquement l’une des plus proches de la Chine depuis les États-Unis, et le nombre élevé de voyages entre San Francisco et la Chine a été un facteur non négligeable dans la décision de contrôler les arrivées sur le sol californien.

Les services de santé locale surveillent des centaines de voyageurs de retour de Chine. Les autorités locales ne cesseront de rappeler un point essentiel à compter de cette date : le risque de ce virus est basé sur les antécédents de voyage et les contacts, et non sur la race, l’origine ethnique ou la culture.

21 janvier 2020

La Direction de la Santé Publique de la Ville active sa Cellule des Opérations des Urgences figurant dans son plan pandémie pour mettre en alerte les services de santé et mobiliser les ressources internes (personnel de santé), ainsi que le dispositif de pilotage des urgences de la Ville et du Comté. Pour les autorités locales, l’activation de cette cellule a pour objectif de se concentrer sur la réponse clinique et épidémiologique à apporter en cas de propagation du coronavirus.

La Direction de la Santé Publique commence à se rapprocher des hôpitaux locaux pour identifier des chambres d’isolement ; elle s’appuie également sur des structures de soins pour examiner et surveiller les patients revenant de Chine avec des symptômes (ex. fièvre, toux, problèmes respiratoires).

24 janvier 2020 (lendemain du début du confinement à Wuhan)

La Direction de la Santé Publique de San Francisco déclare que toute personne suspectée d’être infectée par ce coronavirus sera isolée pendant trois à quatre jours en attendant les résultats des tests de dépistage. Si le patient peut être isolé à son domicile, il est suivi par le personnel de cette Direction de la ville.

À titre d’exemple, si un membre de la communauté de l’Université de San Francisco est suspecté d’avoir été infecté par le Covid-19 (étudiant, personnel administratif, professeur), la Direction de la Santé Publique travaille avec l’Université pour organiser le confinement du patient. Les services en charge du logement sur le campus identifient un certain nombre de chambres individuelles avec salle de bain privée (29 janvier 2020), lesquelles peuvent être utilisées pour isoler des étudiants en cas de besoin.

L’objectif de San Francisco est de tester, d’isoler et de soigner.

27 janvier 2020

La Ville active son Centre des Opérations des Urgences[8], ce qui permet à l’ensemble du dispositif d’intervention de San Francisco de : (1) se mettre en alerte sanitaire ; (2) concentrer les efforts des équipes (ex. employés de la Ville, bénévoles) sur cette situation en évolution ; (3) réquisitionner les compétences nécessaires (ex. cellules de la Planification, de la Logistique, Direction Générale de la Santé, Direction des Services Sociaux).

Le Centre des Opérations des Urgences est composé des représentants des conseils de quartiers, associatifs, religieux, d’entreprises (ex. commerçants) et éducatifs. L’objectif d’un tel service est que la société civile et les autorités locales travaillent main dans la main pour identifier et coordonner la réponse aux conséquences possibles du Covid-19.

Le Centre des Opérations des Urgences[9] constitue un cadre en termes d’efforts et d’actions à mettre en place à l’échelle de la Ville : (a) les écoles doivent planifier la manière dont elles géreraient la fermeture potentielle des classes (ex. cours à distance) ; (b) les entreprises doivent mettre à jour et déclencher leurs plans de continuité d’activité (ex. politique de travail à domicile) afin de protéger les personnes qui pourraient avoir besoin de se mettre en quarantaine. Les entreprises technologiques implantées à San Francisco comme Apple, Amazon, Facebook, Salesforce et Google limitent les déplacements de leurs employés dès début février, et passent au télétravail dès le début du mois de mars.

29 janvier 2020

À l’approche du pic de la saison de la grippe, des recommandations sous forme de précautions simples sont communiquées à la population pour minimiser le risque de contracter ou de propager des maladies respiratoires :

  • Se faire vacciner contre la grippe ;
    • Se laver souvent les mains à l’eau et au savon pendant au moins 20 secondes : si le savon et l’eau ne sont pas disponibles, utiliser un désinfectant pour les mains à base d’alcool ;
    • Éviter de se toucher les yeux, le nez ou la bouche avec des mains non lavées ;
    • Éviter tout contact rapproché avec des personnes malades ;
    • S’éloigner des réunions de groupe et des espaces communs si une personne est malade ;
    • Mettre un masque en cas de toux ;
    • Utiliser un mouchoir et le jeter ensuite dans une poubelle en cas d’éternuement ;
    • Nettoyer et désinfecter les objets et les surfaces fréquemment touchés.

31 janvier 2020

Le Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies[10] annonce le premier cas confirmé de Covid-19 dans la Baie et le septième aux États-Unis, un homme du comté de Santa Clara qui s’était récemment rendu à Wuhan. Le premier décès lié à cette épidémie survient dans le même comté le 6 février 2020 (cas découvert en avril 2020), et non le 26 février à Washington. La Baie de San Francisco est l’un des premiers foyers de la pandémie de Covid-19 en Californie. 

Le Gouvernement fédéral demande à toutes les personnes revenant de Chine continentale de s’isoler pendant 14 jours et interdit temporairement l’entrée aux États-Unis des ressortissants étrangers, autres que la famille immédiate de citoyens américains et les résidents permanents, qui ont été en Chine continentale au cours des 14 derniers jours.

25 février 2020

Bien qu’il n’y ait toujours aucun cas confirmé de Covid-19 à San Francisco, la maire de la ville, London BREED, publie une déclaration d’état d’urgence local[11] en réponse à l’épidémie mondiale et à la propagation du virus aux États-Unis. Par une telle décision locale, tous les employés de la Ville et du Comté de San Francisco deviennent automatiquement des DSW, à savoir des Travailleurs des Services de la Ville en cas de Catastrophe.

Ainsi, les employés municipaux peuvent être : (a) réquisitionnés à tout moment par la Mairie en vue de leur déploiement sur des sites de travail différents de leur lieu de travail habituel, et/ou (b) appelés à effectuer des missions ou des tâches distinctes de leurs responsabilités professionnelles ordinaires. En tant que DSW, les employés de la Ville ne peuvent pas refuser une nouvelle affectation temporaire lorsque les chefs de service les contactent.

Toutefois, un agent de la Ville n’est pas obligé de faire un travail pour lequel il n’est pas qualifié ou en raison de son état de santé. Les employés municipaux peuvent également se porter volontaires pour effectuer des missions en lien avec une catastrophe.

En amont de cette décision, des mesures ont été prises par la municipalité pour :

  1. La garde d’enfants des DSW et des travailleurs essentiels, les garderies d’urgence de San Francisco restant ouvertes afin de faciliter la vie des employés essentiels ou volontaires, y compris des personnels de santé.
    1. La mise à disposition de logements pour les employés en première ligne (réquisition de chambres d’hôtels).

[1] https://www.usfca.edu/public-safety/disaster-preparedness/plans (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[2] https://www.sfcdcp.org/wp-content/uploads/2018/01/ENTIRE-IDER-PLAN-id99.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[3] https://www.cidrap.umn.edu/practice/toolkit-adapts-infectious-disease-emergency-response-plan-local-health-departments (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[4] https://www.sfcdcp.org/wp-content/uploads/2018/01/ENTIRE-DISEASE-CONT.-IMPL.-BRANCH-id691.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[5] https://www.sfcdcp.org/wp-content/uploads/2018/01/1.-Command.Draft-8-id104.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[6] https://www.sfcdcp.org/wp-content/uploads/2018/01/ENTIRE-DATA-BRANCH-id694.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[7] https://www.sfcdcp.org/wp-content/uploads/2018/01/SFDPH.PanFluPreparedness.02-14-2007-id205.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[8] https://www.sfchronicle.com/bayarea/article/New-use-for-Moscone-Center-behind-the-scenes-15219754.php (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[9] https://sfdem.org/emergency-operations (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[10] https://www.cdc.gov/coronavirus/2019-ncov (dernière consultation le 18 juillet 2020)

[11] https://sfmayor.org/sites/default/files/Proclamation%20of%20Local%20Emergency%20re.%20COVID-19%202.25.2020.pdf (dernière consultation le 18 juillet 2020)

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