Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (7e volet)
Stéphane FORGERON travaille dans le secteur bancaire en tant qu’auditeur interne. Il s’est spécialisé dans cette démarche innovante de la conception universelle au service de la stratégie marketing des organisations. Diplômé d’HEC Paris, il s’efforce de promouvoir, avec un ami économiste, cette approche marketing pour concevoir la banque du futur.
Cette démarche de conception de produits et de services, très répandue au Japon, en Amérique du Nord et dans quelques pays européens (ex. Allemagne, Norvège, Suisse) représente pour les entreprises qui l’appliquent un avantage concurrentiel. Néanmoins, pour Stéphane bien d’autres avantages sont à mettre en avant, qu’il vous exposera au fil des échanges que nous aurons avec ce dernier.

Continuons sur la Norvège : qu’en est-il de la mise en œuvre concrète de la conception universelle dans ce pays ?
Un autre plan d’actions 2009 – 2013, adopté par le Gouvernement, a permis de fixer des objectifs plus ambitieux pour donner une vision politique et un cap d’ici 2025 de la mise en oeuvre opérationnelle de la conception universelle au sein de la société norvégienne. Ce plan appelé Norway Universally Designed by 2025, est une stratégie soutenue par l’État, de nature à créer des communautés de bonnes pratiques ; celle-ci permet de diffuser de l’information au public, de générer de l’innovation sociale[1]. 
Le ministère de l’Enfance, de l’Égalité et de l’Inclusion a eu la lourde tâche de coordonner ce plan, soit 50 mesures impactant 15 ministères. A titre d’exemple, le ministère du Commerce et de l’Industrie soutient le développement de produits conçus à partir de cette démarche.
Excusez-moi d’être cash, mais qui paie la facture ? 
Pour ce faire, des financements spécifiques sont nécessaires. L’approche de la banque d’État la Norwegian State Housing Bank est centrée sur la conception universelle : les actionnaires de cette banque ont pris la décision d’augmenter le montant des prêts à long terme accordés aux logements conçus suivant les principes de cette démarche. Pour cette banque, la conception universelle crée une société plus inclusive. Cette démarche garantit que les pratiques en matière de conception fourniront une bonne accessibilité et un confort d’usage pour Tous, au lieu de financer des adaptations spécifiques pour des catégories de la population. 
Afin d’obtenir un prêt de cette banque, des critères de qualité tels que décrits au travers des 7 principes de la conception universelle doivent être respectés. Cette démarche est considérée comme une stratégie de développement durable à forte valeur ajoutée, une façon de penser, de concevoir et d’influer sur les attitudes et la culture des architectes. 
Pour les Norvégiens, la conception universelle est un processus basé sur l’innovation, lequel demande aux individus, aux collectivités et aux acteurs économiques de penser différemment.  
Quel a été le rôle du Parlement norvégien ?
En 2013, le Parlement norvégien a adopté la conception universelle comme stratégie nationale dans différents secteurs : transport, urbanisme, édifices, logement, technologies de l’information et de la communication, santé et services sociaux. Désormais, cette démarche est appliquée dans des secteurs où la question de l’accessibilité n’avait pas été prise en compte. 
Utilisée comme un instrument de politique publique, la démarche est progressivement insérée dans des lois et des réglementations sans aucun rapport avec le handicap ou le grand âge[2]. Cette démarche est déjà mise en oeuvre dans les lois relatives aux environnements d’apprentissage (écoles, équipements sportifs, etc.), aux universités, aux centres de formation, aux crèches. Idem pour les nouvelles lois sur les achats publics, édifices recevant du public, la non-discrimination.
La mise en place de cette démarche a un seul but : simplifier la vie de tous en mettant sur le marché des produits, des communications, et des environnements bâtis plus utilisables par le plus grand nombre de citoyens, sans coût supplémentaire. Dans son évaluation l’Oslo Economics a conclu que l’engagement important dans de nombreux secteurs a porté ses fruits grâce à la vision politique de la Norvège d’être Universal Design à horizon 2025. Les surcoûts éventuels liés à la conception universelle sont considérés acceptables dès lors qu’une meilleure qualité de vie et l’accessibilité pour tous sont prises en compte. Pour le nouveau Gouvernement, sa vision de l’universal design en 2016 se résume à  » une société dans laquelle chaque citoyen peut participer[3] « .
Pouvez-vous nous donner des exemples de villes et territoires recourant à la conception universelle ?
Les exemples sont nombreux, mais peu connus dans notre pays, avec des conséquences à long terme préoccupantes sur le vieillissement de la population française. La France prépare une société basée sur l’exclusion, sans qu’elle en ait conscience. 
Des municipalités recourent désormais à la conception universelle dans leurs politiques d’urbanisme et pour développer le secteur du tourisme[4] : Berlin, Londres, Oslo, Sydney, Barcelone, Àvila (Espagne), Halmstad, Askersund et Boras (Suède), Helsinki, San Francisco, Stockholm, Francfort, Winnipeg (Canada) ; des stations de ski : Calgary et Richmond (Canada), Nagano (Japon) ; des stations balnéaires ou de montagne : Arona (Îles Canaries), Lousà (Portugal) ; des destinations culturelles : Salzbourg, Vienne, Agra avec le Taj Mahal (Inde), le monastère de l’Escorial (près de Madrid) ; des parcs : parc national d’Iguazú (Argentine) avec ses cascades parmi les plus belles au monde, les parcs de l’Alberta (Canada) ; des régions : l’État de Victoria (Australie), la région de Skâne (sud de la Suède) ; de petits États par leur superficie : Singapour, Saint-Marin. 
C’est notamment le cas pour les aires de jeux pour enfants (Espagne, Suède) au moment de la conception des espaces pour tous les enfants. Plus globalement, ces conceptions au coeur des villes favorisent l’inclusion de tous aux espaces publics : implantation du mobilier urbain en dehors du cheminement ; lisibilité des cheminements ; aménagement de rampes d’accès intégrées au cheminement, sans signalétique stigmatisante (pictogramme d’un fauteuil roulant) ; abaissés des trottoirs systématiques ; intégration de bandes de roulement sur rues pavées pour offrir un espace roulable confortable tout en conservant les pavés d’origine de nature à faciliter la mobilité de tous (ex. parents avec poussette, personnes âgées, individus se déplaçant en vélo) et à éviter des entorses et des chutes (ex. femmes avec des talons-aiguille, personnes avec des cannes).
Pouvez-vous développer l’exemple des aires de jeux ?
Une aire de jeux conçue intelligemment va bien au-delà de l’installation d’équipements pour que les enfants s’amusent. Il s’agit avant tout de concevoir des environnements et des ressources d’apprentissage pour tout enfant avec ou sans handicap[5]. Jouer fait partie intégrante du développement de tout enfant : cette activité stimule le cerveau, est un facteur d’épanouissement et le rend plus adaptable à de nouvelles situations. À l’instar d’une bonne alimentation et d’un bon sommeil, jouer avec ses camarades est un élément-clé de la santé, du bien-être, de la créativité[6]. 
Par les activités récréatives de plein air, les enfants apprennent à interpréter et à interagir avec le monde qui les entoure. C’est un processus par lequel les enfants développent leurs capacités physiques, cognitives et sociales. Cependant, les enfants vivant avec un handicap, en fonction du type et de la lourdeur d’une incapacité et de l’attitude des parents, mais aussi du voisinage, ont en général moins d’opportunités d’utiliser les aires de jeux que les autres enfants. Leurs choix sont souvent limités dans les parcs et autres lieux pour enfants[7].
Pour autant, les Américains ont su répondre à ce défi pour garantir l’épanouissement de tous les enfants (ex. en fauteuil, aveugles, autistes) afin qu’ils profitent des mêmes équipements (ex. Fremont et Santa Barbara en Californie, Jacksonville en Floride), en créant des aires de jeux conçues et développées pour tous par la prise en compte en amont de la conception des parcs (ex. bancs, tables, végétation, arbres, cheminements) des besoins de tous les visiteurs (enfants avec ou sans handicap, parents, personnes âgées, etc.). Ces aménagements peuvent facilement être pris en compte au moment de la conception des espaces et s’intègrent parfaitement dans l’espace de jeu (ex. Barcelone, Lund et Halmstad en Suède) : aménagement de rampes, bacs à sable surélevés, cabanes de jeux de plain-pied avec mobilier évidé, etc. 
L’objectif premier est de créer des environnements physiques et sociaux variés, afin que les enfants handicapés fassent partie de cette expérience récréative. Les contacts entre enfants avec différentes capacités améliorent naturellement leur développement dans des espaces de plein air ouverts à tous. Cette interaction est notamment essentielle pour des enfants avec des limitations fonctionnelles, dont si souvent l’organisation de la société leur empêche de vivre ces expériences sociales. La conception de tels environnements par le recours à la conception universelle permet à tous les enfants de participer, de faire des choix, de se dépasser, de prendre confiance en eux, de développer des compétences, et surtout de pouvoir jouer ensemble sur un pied d’égalité, la barrière du handicap (ou de la différence) s’estompant naturellement. C’est ce que les anglo-saxons et scandinaves appellent une société inclusive[8].
[1] Voir Report T-1540. National Development Project in County Councils and Local Authorities – Experiences and Examples. Ministry of the Environment (2013).
[2] Voir Universal Design in Public Procurement, Delta Centre, Oslo, 2006. Consulter également Universal Design in Maintenance of Roads and Outdoor Areas, Norwegian Association of Municipal Engineers, Oslo, 2008.
[3] Voir The Government’s Action Plan for Universal Design 2015 – 2019. Ministry of Children, Equality and Inclusion (2016).
[4] Consulter l’excellent ouvrage de D. BUHALIS, S. DARCY et I. AMBROSE (Eds.). Best Practice in Accessible Tourism: Inclusion, Disability, Ageing Population and Tourism. Bristol: Channel View Publications, 2011.
[5] Voir D.S. LACOFANO et S.M. GOLTSMAN. Play for All Guidelines: Planning, Design, and Management of Outdoor Play Settings for All Children, Berkeley, Calif: MIG Communications, 1992.
[6] S.M. GOLTSMAN (2011). Outdoor Play Settings: An Inclusive Approach, in W.F.E. PREISER (Eds.). Universal Design Handbook, New York: McGraw-Hill, 2nd Edition.
[7] Voir PLAE, Inc. Universal Access to Outdoor Recreation Areas: A Design Guide, Berkeley, Calif: MIG Communications, 1993.
[8] Lire S.M. GOLTSMAN et D.S. LACOFANO. The Inclusive City, Berkeley, Calif.: MIG Communications, 2007.