Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (23ème volet)

Stéphane Forgeron, à travers la stratégie de San Francisco, vous insistez sur la préparation aux catastrophes de sa population. Comment cette approche se matérialise-t-elle concrètement ?

Chaque direction de la ville / comté nomme un coordonnateur à la préparation aux catastrophes, qui est responsable de la coordination des activités de préparation aux situations d’urgence au sein de sa direction. Depuis mars 2007, toutes les directions doivent mettre à jour leurs propres plans des urgences semestriellement.

De même, depuis juillet 2006 toutes les directions de la ville doivent certifier chaque trimestre qu’elles effectuent une mise à jour de deux listes d’employés : (1) la liste des personnes-clés pour l’activation d’un plan de résilience au regard du risque actuel ou à venir ; (2) la liste du personnel à mobiliser en priorité lors d’une catastrophe, formé pour intervenir. Enfin, chaque chef de service doit certifier que tout le personnel du service qu’il dirige est formé au dispositif national de gestion des incidents (NIMS) depuis le 15 août 2006.

En plus du personnel municipal sensibilisé et formé aux plans de résilience urbaine de San Francisco, la Croix-Rouge américaine de la Baie propose une gamme de formations pour les résidents, les familles et les associations sur la meilleure façon de se préparer et de répondre en toute sécurité à des catastrophes, y compris les premiers secours. Le Réseau Neighborhood Empowerment Network propose aux quartiers de San Francisco, avec des risques élevés de catastrophes, des outils et des programmes conçus pour améliorer la résilience. En fusionnant des méthodes tels que la conception universelle et le développement de l’apprentissage expérientiel du leadership, le programme de ce Réseau[1] permet aux quartiers d’élaborer et de mettre en œuvre des stratégies efficaces renforçant leur capacité à aborder sereinement les périodes de stress et à protéger la santé et le bien-être de tous les résidents, en particulier les plus vulnérables.

Ce Réseau comprend des agences gouvernementales, des associations (y compris confessionnelles), des universitaires, des fondations, des agences locales, des organisations du secteur privé, des institutions philanthropiques, des particuliers…, dont la mission est de donner aux quartiers les moyens de parvenir à une résilience véritablement durable. Ces parties prenantes mettent au service de la collectivité leur expertise, ainsi que leurs ressources techniques et financières, pour développer des outils, des ressources et des méthodes d’atténuation des situations d’urgence.

San Francisco et de nombreuses autres villes américaines font fréquemment appel au bénévolat pour que les résidents se portent volontaires afin d’aider à protéger les habitants de leur quartier. En effet, au lendemain d’un tremblement de terre, d’un incendie d’envergure ou de toute autre catastrophe, les premiers intervenants peuvent être des bénévoles formés pour aider les survivants et ainsi accélérer le rétablissement de la situation antérieure. Les équipes bénévoles d’ALERT[2] n’ont pas de pouvoirs spéciaux d’application de la loi. En revanche, ils peuvent fournir un soutien essentiel dans les heures suivant une catastrophe. Ce programme est conçu pour former des bénévoles en vue d’aider les agents de police de San Francisco dans l’exercice de leurs fonctions. 

Bien que ce programme soit principalement axé sur la préparation de ces bénévoles pour aider les forces de l’ordre après une catastrophe, ALERT offre un large éventail de formations à ses membres. Ces bénévoles travaillent en étroite collaboration avec des agents de police et/ou de réserve, les épaulant pour des tâches tels que : le contrôle de la circulation, les patrouilles à pied des zones commerciales et résidentielles, le signalement d’activités criminelles, le pillage et l’observation des dommages matériels, la fourniture d’informations au poste de commandement des incidents, ainsi que la collaboration avec d’autres groupes de bénévoles (ex. aide médicale, contrôle dans la prise en charge des animaux de compagnie, logistique, soutien dans les écoles). Les bénévoles d’ALERT peuvent également aider à orienter les habitants vers les refuges temporaires de masse.

ALERT fonctionne comme ressource complémentaire à une présence policière. Les bénévoles reçoivent une formation de la Direction de la Police de San Francisco et d’autres services liés aux urgences de la ville. L’objectif du programme est d’identifier, de former et ensuite de coordonner les bénévoles pour effectuer en toute sécurité les tâches liées à l’application des lois après une catastrophe majeure, mais aussi dans des situations non urgentes. Dans ce deuxième cas de figure, ces bénévoles peuvent organiser la circulation des piétons et des voitures lors de festivals de rue, d’événements sportifs, de concerts, de défilés et de manifestations politiques. Dans le cadre de leur engagement, les membres d’ALERT doivent participer à au moins un des quatre exercices annuels pour conserver le statut et la certification de ce programme. 

Avant d’aborder les aspects opérationnels du plan de San Francisco, avez-vous des informations complémentaires à nous communiquer sur la stratégie de cette zone urbaine pour mieux comprendre ses spécificités et son efficacité à l’échelle locale ?

Le plan de résilience de San Francisco a été développé en partenariat avec les secteurs public, privé, à but non lucratif (ex. associations de commerçants, de seniors), les directions de la Mairie (ex. Santé Publique, Services Humains, Ressources Humaines) et les citoyens de la ville organisés en collectifs de quartiers. Cette collaboration étroite entre les différents acteurs locaux a réuni 31 agences gouvernementales et 56 ONG, associations de quartiers et organisations du secteur privé sur un pied d’égalité pour :

  1. Définir les objectifs de résilience de la Ville / du Comté ;
  2. Développer une stratégie orientée vers l’action afin de faire progresser la résilience urbaine inclusive à San Francisco.

Des ateliers avec des partenaires privés, des collectifs de quartiers (représentant la diversité de la Ville), des responsables municipaux (élus et directeurs de services), des experts et des chercheurs ont permis d’enrichir leurs connaissances de la résilience à partir d’une multitude de points de vue et d’expériences de terrain. Cette méthode collaborative et participative a notamment contribué à bâtir de solides relations de travail entre les parties prenantes à la construction d’une stratégie de résilience urbaine inclusive et à sa déclinaison opérationnelle sous forme de plans d’actions par risque identifié. De même, la Ville de San Francisco collabore avec d’autres villes comme Rotterdam[3], Christchurch[4], Los Angeles[5], Oakland[6] (banlieue de San Francisco) et Berkeley[7] (en Californie) sur le développement et la mise en œuvre de stratégies de résilience urbaine.

Les objectifs de la stratégie élaborée en 2019 comprennent une plus grande importance accordée à l’équité, aux partenariats et à l’engagement des habitants de San Francisco et de sa métropole en plus de l’engagement continu de cette ville à atténuer les dommages physiques, les perturbations et les vulnérabilités suite à une catastrophe. Les objectifs de résilience climatique passent notamment par les priorités suivantes :

  1. Protéger la santé publique, la sécurité, la qualité de vie, l’environnement, les facteurs économiques et le capital social de San Francisco en réduisant les 14 risques décrits dans la stratégie 2019 de cette zone urbaine ;
  2. Renforcer et soutenir les capacités du conseil municipal de la Ville de San Francisco et de ses habitants afin de prévenir, préparer, former, protéger et gérer les crises ;
  3. Favoriser les collaborations et partenariats régionaux (entre comtés de la Baie de San Francisco), étatiques (à l’échelle de la Californie), fédéraux, privés et locaux (à l’échelle des quartiers) pour fournir des solutions de terrain innovantes et des données exploitables de réduction des risques ;  
  4. Chercher de manière proactive à lutter contre les inégalités raciales, sanitaires et économiques liées aux aléas climatiques dans certains quartiers (ex. zone inondable) ;
  5. Augmenter la sensibilisation des habitants aux dangers, aux risques et à l’action de la Ville pour renforcer la résilience par : l’éducation dès le plus jeune âge, l’autonomie des personnes vulnérables (ex. population handicapée) et l’engagement des citoyens (via le bénévolat).

En matière de changement climatique, la Ville de San Francisco a adopté une stratégie zéro déchets et s’est engagée à utiliser 100% d’énergie renouvelable d’ici 2025 (ex. stocker les eaux de pluie et réduire les ruissellements d’eau). En outre, la Ville a lancé plusieurs projets, à savoir : la création de nouveaux parcs urbains, la plantation d’arbres et d’une végétation résistante aux sécheresses, la préservation de la biodiversité et des espaces ouverts, des mesures sur l’élévation du niveau de la mer et l’élaboration d’un plan à long terme pour le quartier le plus vulnérable de la ville (Chinatown). San Francisco s’efforce également pour que les habitants fassent un trajet sur deux en transport durable d’ici 2025. San Francisco cherche à s’adapter aux effets du changement climatique.

Sur quelles directions de la Mairie San Francisco s’appuie cette ville pour décliner sa stratégie ?

Le Plan de la Gestion des Risques et de la Résilience Climatique de San Francisco est regroupé en trois domaines : infrastructures, bâtiments et population (ou community en anglais). Chaque domaine est géré par un chef de service, qui est responsable de la mise en œuvre effective de la stratégie sur son périmètre. 

Le déploiement de la stratégie repose également sur une ou plusieurs organisations partenaires impliquées dans la mise en œuvre opérationnelle de chaque plan de résilience (ou d’atténuation d’un danger) ayant un impact sur San Francisco et ses alentours.

En outre, la Mairie de San Francisco s’appuie sur différentes directions pour exécuter sa stratégie de résilience urbaine, lesquelles travaillent en étroite collaboration. Dans cet article nous n’en citerons que deux. Tout d’abord, le Bureau de la Résilience et de la Planification de la Reprise pour :

  • Mettre en œuvre les actions énoncées dans le plan stratégique (ou processus de planification[8]) en s’appuyant sur l’évaluation des capacités et ressources existantes de la Ville[9] ;
  • Suivre et mesurer les progrès accomplis par rapport à ces objectifs ;
  • Mettre à jour ce document évolutif au fur et à mesure que la Ville travaille avec les habitants dans les quartiers pour renforcer la résilience de San Francisco ;
  • Soumettre des moyens prospectifs de remédiation aux vulnérabilités identifiées grâce aux évaluations des vulnérabilités de cette ville au sens large et des conséquences sur les habitants, les infrastructures et les bâtiments[10].

Le Bureau de la Résilience et de la Planification de la Reprise de San Francisco[11] travaille en partenariat avec : les directions de la santé publique et de la gestion des urgences de la Baie de San Francisco ; l’Agence des Services Humains (pour les personnes vulnérables) ; les bibliothèques publiques ; le NERT (Équipe d’Intervention des Urgences dans les Quartiers) ; la Direction des Tremblements de Terre de Californie ; Rebuilding Together SF (association aidant à la remise en état de logements endommagés après une catastrophe) ; Neighborland (association en charge de la création d’une dynamique régionale pour des quartiers plus résilients) ; Urban Risk Lab (organisme de conception résiliente de logements sociaux) ; les Services de Soutien aux Familles de la Baie, …

Quant à la SFDEM, Direction de la Gestion des Urgences de San Francisco[12], elle gère et se prépare aux urgences quotidiennes et moins courantes. Les planificateurs de la SFDEM aident les commerces, les entreprises, les associations et les résidents à se préparer en cas de catastrophe (ex. mise à disposition de nombreuses ressources en ligne à jour) et à gérer les interventions jusqu’à la phase de rétablissement. Les équipes de cette direction gèrent les priorités relatives à la sécurité intérieure pour toute la Baie de San Francisco.

Avec 280 salariés, la SFDEM est organisée en deux services : Communications d’Urgence et Service des Urgences. Cette direction fournit de nombreuses formations et informations aux :

  1. résidents et commerçants sur les urgences susceptibles de se produire via la plateforme SF72[13], laquelle intègre des services (ex. AlertSF, système de notification qui envoie des alertes en cas de tsunami, d’inondation ou de perturbation du trafic) ;
  2. entreprises, lesquelles peuvent s’inscrire aux alertes pour recevoir les informations les plus récentes à jour via AlertSF[14] depuis un téléphone portable, le système d’alerte par SMS fiable de San Francisco. 

Il est difficile de mesurer les résultats de la stratégie de San Francisco ou de toute autre ville par manque de recul de ces stratégies, d’autant plus que les défis sont complexes et très ambitieux, et les réponses multisectorielles. En 2018, la municipalité avait achevé un examen des politiques, procédures et programmes de la Ville afin de déterminer les pistes d’amélioration et les résultats obtenus. L’objectif est d’éduquer et de motiver les résidents à accroître leur capacité de résilience personnelle, y compris des populations vulnérables.


[1] https://www.empowersf.org/ (dernière consultation le 23 juin 2020)

[2] ALERT : Auxiliary Law Enforcement Response Teams (ou Équipes d’Intervention Auxiliaire d’Application de la Loi).

[3] Stratégie de résilience de Rotterdam : https://s3.eu-central-1.amazonaws.com/storage.resilientrotterdam.nl/uploads/2016/05/09115601/ResilienceBoekIntegraal_compleet_ENG_Onlinecompressed.pdf (dernière consultation le 23 juin 2020)

[4] Stratégie de résilience de Christchurch (Nouvelle-Zélande) :

http://100resilientcities.org/wp-content/uploads/2017/07/Greater-Christchurch-Resilience-Strategy-compressed.pdf (dernière consultation le 23 juin 2020)

[5] Stratégie de résilience de Los Angeles :

https://www.lamayor.org/sites/g/files/wph446/f/page/file/Resilient%20Los%20Angeles.pdf (dernière consultation le 23 juin 2020)

[6] Stratégie d’Oakland (Baie de San Francisco) :

http://www2.oaklandnet.com/oakca1/groups/ceda/documents/report/oak057651.pdf (dernière consultation le 23 juin 2020)

[7] Stratégie de Berkeley (Californie) :

https://www.cityofberkeley.info/uploadedFiles/City_Manager/Resilient_Berkeley/Berkeley_Resilience_Strategy_LowRes.pdf (dernière consultation le 23 juin 2020)

[8] https://onesanfrancisco.org/sites/default/files/inline-files/Ch2_%20HCR_200326.pdf (dernière consultation le 24 juin 2020)

[9] https://onesanfrancisco.org/sites/default/files/inline-files/Ch6_%20HCR_200326.pdf (dernière consultation le 24 juin 2020)

[10] https://onesanfrancisco.org/sites/default/files/inline-files/Ch5_%20HCR_200326.pdf (dernière consultation le 24 juin 2020)

[11] https://sfgov.org/orr/ (dernière consultation le 24 juin 2020)

[12] https://sfdem.org/about (dernière consultation le 24 juin 2020)

[13] www.sf72.org (dernière consultation le 24 juin 2020)

[14] www.alertsf.org (dernière consultation le 24 juin 2020)

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