Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (9e volet)

Stéphane FORGERON travaille dans le secteur bancaire en tant qu’auditeur interne. Il s’est spécialisé dans cette démarche innovante de la conception universelle au service de la stratégie marketing des organisations. Diplômé d’HEC Paris, il s’efforce de promouvoir, avec un ami économiste, cette approche marketing pour concevoir la banque du futur.

Cette démarche de conception de produits et de services, très répandue au Japon, en Amérique du Nord et dans quelques pays européens (ex. Allemagne, Norvège, Suisse) représente pour les entreprises qui l’appliquent un avantage concurrentiel. Néanmoins, pour Stéphane bien d’autres avantages sont à mettre en avant, qu’il vous exposera au fil des échanges que nous aurons avec ce dernier.

Le terme « inclusion » est de plus en plus utilisé dans la langue française et dans nos échanges. Cependant, pouvez-vous préciser ce concept et son importance dans d’autres pays ?

Dans le champ du handicap, le terme inclusion est apparu dans les années 1990 dans les pays anglo-saxons et scandinaves. Des organisations internationales (OCDE et UNESCO), ayant leur siège à Paris, ont consacré au cours de cette période et de la décennie suivante une dizaine de rapports et de benchmarks de haut niveau[1] sur ce sujet traduits en français, sans qu’ils ne soient cités dans la littérature française.

Dans notre pays, cette terminologie est relativement récente, à tel point que de nombreuses confusions de concepts existent. Le terme intégration a été substitué par celui d’inclusion, créant nombre de confusions dans l’esprit des gens. Des débats stériles s’en sont suivis pour savoir s’il convient plutôt d’utiliser l’un ou l’autre de ces concepts.

Au-delà d’évolutions sémantiques, il s’agit avant tout de mettre en place des politiques de lutte contre les inégalités sociales, de promotion de l’autonomie des personnes, de recherche d’une vie en société sans exclure personne. Pour ce qui est du handicap, l’inclusion est caractérisée par la recherche des potentialités et des besoins des personnes handicapées, et vise l’adaptation de la société et la pleine participation de tous ses différents acteurs sur un pied d’égalité.

Un usage abusif est fait de ce terme par les pouvoirs publics. Qui plus est, le terme inclusion est apparu dans divers secteurs (ex. inclusion numérique, inclusion bancaire). L’inclusion numérique est employée pour enrayer la fracture numérique entre zones urbaines et zones rurales.

Dans le contexte français, ce concept fait peu référence aux seniors en matière d’adaptation des NTIC à leurs difficultés d’accès et d’usage, et oublie les personnes handicapées ; celui-ci ne prend guère en compte la diversité humaine susceptible d’utiliser ces moyens d’information et de communication. Aux États-Unis, les approches inclusives intègrent en amont de ce processus la dimension humaine pour un égal accès aux NTIC pour Tous, à savoir ne pas exclure les publics avec des besoins spécifiques. C’est la raison pour laquelle les anglo-saxons parlent également d’inclusive design (ou conception inclusive).

Quant au concept d’inclusion bancaire, il désigne la mise en place de dispositifs et de points conseil pour faciliter l’accès aux services financiers des  » personnes en situation de fragilité  » et renforcer leur accompagnement. Or, les personnes handicapées ne sont pas prises en compte dans ces démarches soi-disant inclusives.

La notion d’inclusion ne relève pas uniquement d’une approche sémantique. L’inclusion est un terme élaboré par les organismes internationaux, avec au départ une visée éducative[2], dans la perspective que tous les enfants aient les mêmes opportunités de réussir. Ce concept, ou plutôt cette vision de la société, est indissociable de la manière de concevoir une société pour tous ses citoyens sans exception en termes de bien-être et du vivre ensemble.

Ce concept est devenu un standard à l’échelle internationale et une réalité en termes de déploiement de politiques publiques inclusives dans de nombreux pays (ex. Norvège, Suède, Finlande, Japon, Corée du Sud, Singapour, États-Unis, Canada, Australie). Dans ces pays, les chercheurs parlent d’inclusion, de société inclusive, d’école inclusive, d’inclusion sociale, d’éducation pour l’inclusion[ii], d’emploi inclusif, de politiques inclusives, .., ces approches s’étant traduites par des transformations en profondeur de leurs sociétés au bénéfice de tous les citoyens.

À titre d’illustration, le concept d’inclusion sociale renvoie à deux notions : (1) à celle de cohésion sociale, en référence au fonctionnement de la démocratie ; (2) à celle de société inclusive en conservant, pour les revisiter, les politiques et les pratiques de nos sociétés, dans la perspective qu’elles deviennent des sociétés acceptant l’hétérogénéité des citoyens. Le terme inclusion a été adopté dans différents domaines : c’est le cas du Brésil, par exemple, dont le Président LULA avait lancé cette démarche d’inclusion et de politiques inclusives dans tous les domaines (scolaire, emploi, transports, …).

Quelles différences faites-vous entre intégration et inclusion ?

Dans la littérature internationale et pour nombre de chercheurs et responsables politiques (ex. Norvège, Singapour, Japon, Australie), une perspective inclusive va plus loin qu’une perspective intégrative. Pour le dire de manière plus concise, l’inclusion est un pas supplémentaire à l’idée d’intégration.

En effet, à l’échelle internationale, ce terme s’est imposé dans le cadre de cette dynamique impulsée par l’UNESCO dans les années 1990. Pour schématiser, cette notion est en tension avec celle d’intégration, alors que ces notions sont très différentes.

L’intégration consiste à accueillir une personne handicapée ou en difficulté, mais un peu tel un visiteur qu’on tolère, qu’on accepte pour un tas de raisons qui peuvent être d’ordre humanitaire ou de droit. Mais son statut se réfère beaucoup plus à celui de visiteur ou d’une personne qui serait là provisoirement.

La dynamique de l’intégration est souvent présentée dans une image de parcours, de trajectoire d’existence, de scolarisation, de professionnalisation vers un emploi, …, autrement dit de parcours allant de l’extérieur vers un intérieur que constitue la norme. De l’exclusion à l’intégration, ce processus permet d’être intégré et de  » rentrer  » dans la norme. Dans ce modèle dominant, il s’agit de mettre en œuvre les moyens permettant à une personne, dont la singularité réside avant tout dans sa différence, d’être accueillie par et dans un ensemble légitime et commun au plus grand nombre, ce qu’on appelle en français le milieu ordinaire. Cette terminologie doit nous interroger, celle-ci constituant une certaine idée de la normalité à un moment donné d’avancée de nos sociétés.

Dans le champ du handicap, l’intégration repose sur une volonté d’effacement des déficiences et des incapacités, basée sur l’ancien modèle de la Classification Internationale des Handicaps (OMS, 1980). Pour ce faire, cela exige des dispositifs de retour vers l’intérieur, lesquels s’appliqueront à normaliser et à effacer toutes les inadaptations de cette diversité humaine.

Néanmoins, comme l’intégration n’est pas toujours réalisable, il sera développé – pour un groupe donné – des détours éducatifs et professionnels dits spécialisés. Ce groupe vivra en marge de la société ne pouvant rejoindre cet intérieur, et ainsi restera en extériorité aux dispositifs de droit commun toute sa vie (ex. personnes autistes, avec un polyhandicap, âgées en perte d’autonomie).

En revanche, avec l’inclusion on passe à un degré supérieur. Ce concept internationalement reconnu se réfère explicitement à l’idée de droits. La personne est de droit dans un ensemble social, dans une institution commune à l’ensemble des citoyens. Ce n’est pas un visiteur ; c’est une personne qui appartient à la collectivité.

Une conséquence importante pour les institutions, quelles qu’elles soient, de ce choix politique est à observer : l’existence d’une inversion de l’idée d’adaptation. Lorsqu’un pays s’inscrit dans des logiques intégratrices, il y a toujours l’idée selon laquelle la personne à intégrer soit intégrable. Elle doit montrer qu’elle a des capacités et qu’elle peut être acceptée. Le point essentiel est l’adaptation de la personne à l’institution.

Au contraire, lorsqu’un pays est plus ambitieux, c’est à la société de s’adapter à la diversité humaine qui la compose et aux difficultés éventuelles des personnes pour mettre en valeur, non plus le handicap et les incapacités, mais les compétences et les spécificités. C’est effectivement un grand défi, et tous les pays ne sont peut-être pas à-même de vouloir le relever !

Il y a là une inversion tout à fait capitale. Dès lors, les institutions doivent être rendues accessibles. Cette accessibilité ne se limite pas au cadre bâti, mais à bien d’autres domaines comme, par exemple, la formation professionnelle et ce qui est appelé l’accessibilité pédagogique.

Ce changement de paradigme a des conséquences sur la manière dont les formations scolaires, universitaires et professionnelles débouchant sur l’emploi peuvent être envisagées. Les démarches inclusives valorisent l’accueil et l’accompagnement des personnes dites différentes comme une opportunité, à la fois pour les organismes de formation, les entreprises et la société toute entière. Ces populations ne représentent plus un manque, un risque ou une difficulté supplémentaire, mais bien une chance[3] dans la mesure où les démarches inclusives obligent les organisations à penser de manière nouvelle et positive aux modalités des formations professionnelles pour le bénéfice de tous.

Au sein des entreprises (ex. site d’Andros en Eure-et-Loir avec le recrutement de salariés avec autisme sévère), cette démarche valorisante oblige aussi à réfléchir au collectif de travail : dans quelle mesure un collectif peut-il se renouveler grâce à l’apport de personnes qui traditionnellement n’étaient pas recrutées ? Il ne s’agit pas de mettre une personne au cœur ou au centre d’un quelconque dispositif spécifique, mais d’adapter les objectifs, les moyens, les tâches et les pratiques de formation et d’accompagnement vers l’emploi aux nécessités rencontrées par cette population très hétérogène. La question n’est plus de savoir si la personne peut s’adapter aux dispositifs de droit commun, aux contenus des formations, à l’institution, mais d’identifier ce qui peut lui être apporté par et dans une coopération entre organismes de formation classiques, employeurs, institutions, services.

Un tel résultat ne peut être obtenu qu’à travers la mise en place de politiques publiques inclusives, à l’image de la Norvège recourant à la conception universelle. L’inclusion impacte la vision politique d’un pays et la place de toute personne dans la société. Sans politique transversale touchant tous les Français, qu’ils soient petits, grands, obèses, malades, etc., en tenant compte des caractéristiques de chaque citoyen, le handicap étant une caractéristique parmi d’autres, nous ne parviendrons pas à cet objectif d’une société qui donne les mêmes chances à tous ses citoyens.

La citoyenneté à géométrie variable n’est plus acceptée, voire combattue, dans nombre de pays développés. L’inclusion n’est pas seulement de la rhétorique, car pour s’inscrire dans une telle démarche il convient de la mettre en pratique. Dans cette dynamique, le sens des mots, leur utilisation et les étiquettes qu’ils produisent ont pour fonction de désigner un groupe et un phénomène social. Ces désignations et ces étiquettes peuvent changer au fil du temps. C’est pourquoi il est important de ne pas perdre de vue que si les discours changent, les pratiques peuvent aussi demeurer les mêmes.


[1] OECD (1994). Case Studies in Integration, Paris. OECD (1997). Implementing Inclusive Education, Paris, OECD Proceedings. OCDE (1999). L’insertion scolaire des handicapés. Des établissements pour tous, Paris. UNESCO (1999). First Steps Stories on Inclusion in Early Childhood Education, Paris.

[2]UNESCO (1994). Rapport final de la Conférence mondiale sur les besoins éducatifs spéciaux : accès et qualité, Salamanque, Espagne, 7-10 juin 1994. UNESCO (1994). Déclaration de Salamanque et cadre d’action pour les besoins éducatifs spéciaux. Conférence mondiale sur les besoins éducatifs spéciaux, Paris. UNESCO (1999). First Steps Stories on Inclusion in Early Childhood Education, Spécial Needs Education Division of Basic Education. OECD (1994). Integration: Special Education Principles, Practice and Prospects across OECD Countries. Paris. OECD (1995). Integrating Students with Special Needs into Mainstream Schools, Paris.

[3]UNESCO (2008). Éducation pour l’inclusion, Perspectives, revue trimestrielle d’éducation comparée, Vol. XXXVIII, n° 1, mars 2008. UNESCO (2009). Principes directeurs pour l’inclusion dans l’éducation. Principes directeurs pour l’inclusion dans l’éducation,Paris.

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