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Entretiens avec Stéphane FORGERON sur les enjeux de la conception universelle pour les entreprises (14ème volet)

Pourquoi des chercheurs parlent-ils de résilience urbaine inclusive ?

Tout simplement parce qu’en fonction des stratégies et pratiques existantes, tantôt les approches se focalisent exclusivement sur les infrastructures physiques (ex. Paris, New York) d’une ville (la grande majorité des cas à l’échelle internationale), tantôt sur ses habitants[1] (ex. San Francisco, Tokyo, Londres, Bristol[2], Melbourne[3], Berlin[4], Toronto[5], San Antonio[6]) en s’appuyant sur la discipline de la conception universelle afin de ne pas mettre de côté des catégories de la population à risque désignées sous le qualificatif de  » personnes vulnérables « . La clé pour la réduction de l’impact des catastrophes est de réduire la vulnérabilité des populations par l’élaboration de programmes.

Pour ce faire, la résilience urbaine inclusive exige une approche transversale impliquant toutes les parties prenantes dans la conception et la mise en œuvre des politiques résilientes (ex. élus locaux, une diversité de citadins représentant nombre de situations, directions d’une ville, chercheurs, associations, urbanistes, experts en résilience, entreprises, …), afin d’assurer l’égalité d’accès à tous les habitants.

À titre d’illustration, le modèle de l’inclusion des personnes handicapées dans la résilience urbaine pour la gestion des urgences peut s’envisager de la façon suivante :

  1. la compréhension mutuelle des besoins et des ressources communes, à savoir la création d’une culture commune en matière d’inclusion au travers de la conception universelle ;
    1. une formation plus grande à l’autonomie des personnes et l’intégration des ressources de l’ensemble de la collectivité ;
    1. la création des conditions de participation des personnes handicapées à l’élaboration des politiques publiques en tant qu’acteurs à part entière ;
    1. le développement d’un réseau de relations facilitant les activités plus efficacement de prévention, de protection, d’atténuation, d’intervention, de coordination, de supervision et de rétablissement de la situation antérieure (ex. déconfinement) ;
    1. la mise en place d’infrastructures accessibles (physiques, communicationnelles, informationnelles), en favorisant les projets urbains basés sur la conception universelle ;
    1. l’amélioration, le plus en amont possible, de la préparation individuelle et collective (ces plans doivent être testés pour qu’il y ait adhésion) ;
    1. une plus grande résilience à la fois au niveau local (quartiers et communes) et national.

La résilience urbaine est une discipline relativement récente et pratiquée dans quelques pays, notamment en Asie (Japon, Corée du Sud, Taiwan[7], Singapour[8], Hong Kong[9]) et aux États-Unis, avec de fortes disparités d’un État à un autre de cette fédération. Nous disposons de peu de recul, mais de bonnes pratiques commencent à émerger, notamment pour freiner la propagation du Covid-19 dans des zones urbaines (ex. San Francisco, Taipei, Singapour, Séoul, Hong Kong).

Indépendamment de la nécessité de prendre en compte les populations à risque dans tout plan de résilience urbaine, quels sont les facteurs-clés pour garantir une bonne stratégie en cas de situation d’urgence ?

Tout d’abord, il n’y a pas de résilience sans vulnérabilités recensées. Dès lors, il convient d’identifier clairement en amont les populations à risque pour apporter les réponses adéquates avec réactivité et transparence en cas de catastrophe, sans décider à leur place la manière de gérer une situation d’urgence (stratégie de co-construction). De même, un système doit être exposé et subir une crise[10] afin de montrer une capacité de résilience et de l’améliorer.

Le cadre de la résilience urbaine[11] repose sur quatre piliers :

  • une matrice d’analyse de vulnérabilité des populations et des infrastructures au regard des différents risques de catastrophes identifiés ;
  • la mise en place d’une gouvernance à l’échelle locale d’un territoire pour répondre au plus près aux besoins des populations touchées par une catastrophe, les visions verticales venant du sommet d’un pays en termes de prise de décisions ne fonctionnant pas (signe d’n manque de confiance envers le collectif et les élus locaux) ;
  • des politiques de prévention des risques (ex. hygiène des mains, dans les transports en commun, port d’un masque en cas d’annonce d’une épidémie) ;
  • une planification orientée vers l’incertitude[12] (ou dangers).

Chacun de ces piliers doit faire l’objet de plans d’actions détaillés et associer nombre de parties prenantes d’un territoire, dont les citoyens d’une ville, y compris les personnes handicapées et âgées. Une ville résiliente est une ville qui a la capacité d’apprendre, de se remettre en question et de planifier les incertitudes.

Cependant, le côté humain, à savoir ce qui compose nos sociétés et en fait sa richesse, est relayé au second plan dans nombre de plans de résilience urbaine. L’approche bien souvent par les infrastructures par nombre de chercheurs, d’ingénieurs et d’élus a fait oublier que nos villes sont avant tout peuplées d’êtres humains. C’est dans ce cadre que la conception universelle est désormais utilisée en amont d’une situation d’urgence (ex. pour le Covid-19) par des villes (ex. Los Angeles[13]), des régions (ex. baie de San Francisco[14], la Silicon Valley[15]) et de vastes territoires (ex. Californie[16]), lesquels ont tous mis en place à leur échelle des stratégies de résilience urbaine inclusives depuis quelques années.

Comment expliquez-vous que des zones urbaines s’en sortent mieux que d’autres pour endiguer la propagation du Covid-19 ?

De nombreuses réponses peuvent être avancées (liste non exhaustive) :

  1. l’absence de stratégie de résilience (ex. Italie, Espagne, France), obligeant les gouvernements à réagir dans l’improvisation et la précipitation, et excluant de fait dans les décisions prises en urgence les populations les plus vulnérables ;
  2. l’éducation et la culture de l’hygiène, notamment dans les transports en commun (ex. Japon, Taiwan, Hong Kong), notamment par le port du masque (ex. Corée du Sud où les masques peuvent être achetés dans les supérettes), servant en premier lieu à protéger les autres (ex. ne pas contaminer un passant en cas de grippe) mais aussi à se protéger (ex. cas de pic de pollution avec le filtrage en partie des particules fines), avec pour résultat que ces pays n’ont pas mis en place à ce jour de confinement généralisé de leur population (impact positif sur leurs économies) ;
  3. des systèmes de santé bien organisés (ex. Corée du Sud, Allemagne), avec des stratégies de résilience en cas de pandémie (ex. Singapour, Hong Kong), évitant ainsi une saturation des services de réanimation ;
  4. des dépistages massifs (ex. Finlande, Pays-Bas, Autriche, Islande) et ciblés (ex. 400.000 tests en deux mois en Corée du Sud, avec un premier test mis au point le 29 janvier 2020, les autorités ayant réagi au bout de quatre cas suspects de coronavirus) ;
  5. la mise en place d’une agence nationale en charge de l’anticipation et de la coordination pour la préparation des risques de catastrophes (ex. dès le 31 décembre 2019 mise en place d’un plan d’alerte à Singapour et à Taiwan en dépit des discours rassurants des autorités chinoises, avec inspection de tous les vols en provenance d’Wuhan) ;
  6. des politiques de transparence absolue sur le Covid-19 (ex. Allemagne, Californie, Corée du Sud, Singapour, Taiwan), afin de générer de la confiance au sein de la population et éviter des scènes de panique (ex. prise d’assaut des magasins d’alimentation) ;
  7. l’humilité des gouvernants (ex. Allemagne, Japon, Singapour) dans les pays où le Covid-19 est à peu près sous contrôle ;
  8. la prise en compte des populations vulnérables dans la conception des politiques de résilience (ex. San Antonio au Texas, San Francisco et Berkeley en Californie) ;
  9. des stratégies de confinement parfois incohérentes (renvoyer les gens infectés dans leur foyer au risque de contaminer le reste de la famille) ;
  10. la densité de la population favorisant la propagation de virus, cet aspect étant peu commenté dans les médias :
    1. Paris : 21.067 habitants par km2 (7ème ville la plus densément peuplée au monde devant Séoul) ;
    1. New York : 10.194 habitants par km2 (ville la plus densément peuplée des USA), avec 25.846 habitants par km2 à Manhattan ;
    1. Tokyo : 6.313 habitants par km2 ;
    1. Singapour : 7.126 habitants par km2 ;
    1. Séoul : 17.000 habitants par km2 ;
    1. Madrid : 5.302 habitants par km;
  11. les quartiers pauvres, facteur aggravant très peu évoqué à ce jour.

Selon vous, que pourrait apporter la mise en place de stratégies de résilience urbaine inclusive à la France en cas de catastrophe ?

Cela permettrait de créer une culture de l’anticipation, du risque, et une manière d’être différente face aux catastrophes. Notre pays est régulièrement confronté à des tempêtes, à des inondations, à des canicules, avec un risque accru en raison du réchauffement climatique, et les pouvoirs publics ne prennent pas les bonnes décisions pour éviter que de telles catastrophes se reproduisent.

Des maires sont attaqués, car il faut bien trouver des boucs-émissaires, mais c’est toute la stratégie politique d’anticipation, de gestion, de coordination et de supervision des catastrophes qui est mauvaise. Les stratégies de résilience urbaine favorisent la réactivité, la transparence et la participation de toutes les parties prenantes d’un territoire (élus, techniciens, population, chercheurs, …), ce qui a pour effet de créer la confiance et l’adhésion dans les décisions prises.

La résilience permet de régler les problèmes d’inégalités avant une catastrophe : sa population est étudiée, son niveau de vie, ses caractéristiques (ex. sans domicile fixe, drogués, problèmes linguistiques, …), les infrastructures (ex. accessibilité, manque de centres de soins) et les réponses à apporter avec réactivité et dans le calme en fonction de chaque situation (ex. inondation, pandémie, tremblement de terre). La résilience montre également ce qu’il conviendrait de mettre en place en temps normal.

Les stratégies de résilience urbaine inclusive ne peuvent pas empêcher une catastrophe, mais elles permettent de sauver un maximum de vies.


[1] Lire l’excellent article de recherche de KERROUMI, B. et HERACLIDE, N. (2019). La résilience urbaine inclusive. Les stratégies de résilience urbaine en direction des populations vulnérables,Revue COSSI, n°7-2019.Lien : https://revue-cossi.info/numeros/n-7-2019-durabilite-et-transformation-des-organisations-paradoxes-et-perspectives/766-la-resilience-urbaine-inclusive-bachir-kerroumi-et-narcis-heraclide (dernière consultation le 18 avril 2020)

[2] https://www.bristol.gov.uk/policies-plans-strategies/bristol-resilience-strategy (dernière consultation le 18 avril 2020)

[3] https://resilientmelbourne.com.au/strategy/ (dernière consultation le 18 avril 2020)

[4] https://www.stadtentwicklung.berlin.de/planen/stadtentwicklungskonzept/download/strategie/BerlinStrategie_Broschuere_en.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[5] https://www.toronto.ca/ext/digital_comm/pdfs/resilience-office/toronto-resilience-strategy.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[6] https://www.saoemprepare.com/Plans/BasicPlan et https://www.tamusa.edu/upd/emergency-management/emergency-operations-plan.html (dernière consultation le 18 avril 2020)

[7] http://conf.ncree.org.tw/download/0-I0990506-US-Taiwan%20MDMC%20proposal_Final.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[8] http://100resilientcities.org/wp-content/uploads/2019/03/Resilience-Narrative-Singapore.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[9] https://www.hk2030plus.hk/document/Hong%20Kong%202030+%20A%20SGR%20City%20Strategy_Eng.pdf et https://fhss.polyu.edu.hk/ext/makingHKresilientcity.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[10] United Nations Office for Disaster Risk Reduction (2012). How to Make Cities More Resilient: A Handbook for Local Government Leaders. A Contribution to the Global Campaign 2010-2015 Making Cities Resilient – My City Is Getting Ready! Geneva: UNISDR.

[11] ARUP (2014). City Resilience Framework. London: ARUP Group Ltd.

Lien : https://www.rockefellerfoundation.org/wp-content/uploads/City-Resilience-Framework-2015.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[12] DESOUZA, K. C., and FLANERY, T. H. (2013). Designing, Planning and Managing Resilient Cities: A Conceptual Framework. Cities 35: 89-99.

[13] https://100resilientcities.org/wp-content/uploads/2018/03/Los-Angeles-Resilience-Strategy-PDF.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[14] https://sfdem.org/sites/default/files/DEM_2017_Annual_Report.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[15] https://www.sccgov.org/sites/osp/Documents/SV2/1_150803_Final%20Guidebook_W_Appendices.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

[16] http://calalerts.org/documents/2019-CA-Alert-Warning-Guidelines.pdf (dernière consultation le 18 avril 2020)

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